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Rencontre avec la jeune génération de cinéastes: Jean-Pierre Bekolo partage « Le goût du vin de palme »

Culture
Jean-Pierre Bekolo Jean-Pierre Bekolo

Cotonou a accueilli, en fin de semaine dernière, une figure majeure du cinéma africain, le réalisateur camerounais Jean‑Pierre Bekolo. Invité dans le cadre du projet Labo Bénin, le cinéaste a animé des master class et présenté son film «Le goût du vin de palme». Une projection suivie d’échanges avec des étudiants et professionnels de la culture, qui a ouvert un espace de réflexion sur les rapports entre richesse, culture et regard africain sur le monde.

Par   Josué F. MEHOUENOU, le 11 mars 2026 à 10h25 Durée 3 min.
#cinéma #Jean-Pierre Bekolo

Etudiants, jeunes créateurs et professionnels de la culture autour de la projection du film « Le goût du vin de palme », réalisé par le cinéaste camerounais Jean‑Pierre Bekolo. Au-delà de la simple diffusion d’une œuvre cinématographique, la rencontre s’est voulue un espace d’échanges et de transmission. Un moment destiné à favoriser la diffusion des œuvres africaines et encourager le dialogue entre créateurs, institutions culturelles et le public. Cette initiative s’inscrit dans le cadre du projet Labo Bénin, un programme de formation consacré aux métiers de l’exposition et à la professionnalisation des acteurs culturels. Le projet bénéficie notamment de l’appui de l’Agence de développement des arts et de la culture.

Du film

Avec « Le goût du vin de palme», Jean‑Pierre Bekolo propose une fiction originale mêlant satire sociale et réflexion philosophique. Le film raconte l’histoire d’Ariane Boréal, présentée comme la femme la plus riche de France. Fuyant les tensions familiales liées à l’héritage, elle erre dans Paris aux côtés d’Aristide, son chauffeur camerounais. Cette relation improbable devient le point de départ d’une exploration des rapports entre richesse, pouvoir et invisibilité sociale. À travers ce récit, le réalisateur adopte une perspective singulière, celle des “invisibles”. Les domestiques, chauffeurs et travailleurs de l’ombre deviennent ici les observateurs privilégiés des grandes fortunes et des hiérarchies sociales. «Je voulais raconter l’histoire de quelqu’un qui a tout, mais qui ne trouve pas le sens de sa vie. L’argent ne fait pas le bonheur. On le sait, mais il fallait l’illustrer», explique-t-il. Le titre même du film est porteur d’une forte symbolique. Selon Jean‑Pierre Bekolo, il s’agit d’une manière de parler de la culture africaine à travers une image simple mais parlante. «Je crois qu’il y a du vin de palme au Bénin. Nous en avons au Cameroun. Mais dans beaucoup de pays, notamment en Europe, on ne sait pas ce que c’est ni quel goût ça a. Le titre du film est une façon d’évoquer le goût de la culture africaine, quelque chose que nous connaissons et aimons, mais que d’autres ignorent », confie le réalisateur.

Repenser les rapports culturels

Pour lui, cette métaphore invite à repenser les rapports culturels entre l’Afrique et l’Occident. «Nous avons beaucoup aimé les choses des Blancs. Peut-être est-il temps qu’eux aussi apprennent à aimer les nôtres et que nous sachions promouvoir nos cultures comme ils le font pour les leurs», soutient-il. Le film aborde également la question du rapport complexe que les Africains entretiennent avec l’Occident. À travers le personnage d’Aristide, chauffeur camerounais titulaire de deux doctorats mais contraint de conduire une voiture pour vivre, le film met en lumière les paradoxes de la migration et des rêves européens. « Beaucoup d’Africains sont partis vivre en Europe. Aujourd’hui, ils sont âgés et on peut faire le bilan. Il est important que ceux qui y ont vécu viennent raconter ce que c’est réellement », estime le cinéaste. Cette réflexion se double d’un regard presque poétique sur l’Afrique, que le film présente comme un espace de richesse culturelle et humaine souvent méconnue.

« Cette femme qui possède tout découvre, à travers les récits de son chauffeur, les trésors de l’Afrique. Elle en vient presque à fantasmer ce continent », explique-t-il. Jean‑Pierre Bekolo a réalisé ce film avec des moyens limités. Le tournage s’est déroulé entièrement en studio et sur une période très courte. « Je n’avais pas les moyens de garder les comédiens plus de dix jours. Nous avons donc tourné le film en dix jours. C’est une manière de montrer que la technique peut être une solution pour les cinéastes africains », souligne-t-il. Pour lui, la technologie doit devenir un outil d’émancipation pour les créateurs africains. «La technique doit être l’outil du pauvre. Mais on nous fait croire que c’est la chose des riches. Or, nous devons apprendre à nous l’approprier pour raconter nos histoires », nuance le réalisateur.

Former la nouvelle génération

La présence du cinéaste à Cotonou ne s’est pas limitée à la projection du film. Durant son séjour, il a animé plusieurs master class et ateliers destinés aux étudiants et professionnels du secteur culturel. « Rencontrer les étudiants est un devoir. Ce sont eux la relève. Notre travail consiste à transmettre ce que nous avons appris afin que l’espoir placé dans la jeunesse africaine ne soit pas un faux espoir », affirme-t-il. Pour les responsables culturels béninois, cette rencontre constitue un moment fort pour l’écosystème artistique local. La directrice des arts visuels de l’Agence de développement des arts et de la culture, Yassine Agnikè Lassissi, souligne l’importance de ces échanges entre professionnels confirmés et jeunes créateurs. Selon elle, l’accompagnement des artistes et des acteurs culturels demeure une mission essentielle de l’institution. « Ce type d’initiative est fondamental. Au-delà des écoles, il permet aux jeunes de rencontrer des professionnels, de découvrir leur parcours et d’échanger avec eux. C’est une véritable transmission d’expérience», explique-t-elle. Dans une Afrique en quête de nouveaux récits et de nouvelles images, la démarche de Jean‑Pierre Bekolo rappelle que le cinéma peut être un outil puissant pour interroger les réalités sociales, déconstruire les mythes et redonner confiance aux cultures africaines.