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Entretien avec Jerry Sinclair Aguénoukoun, nouveau président de l’Acmb: « Nous sommes venus avec un programme d'engagements et des responsabilités »

Culture
Jerry Sinclair Aguénoukoun Jerry Sinclair Aguénoukoun

À la tête de l’Association des créateurs de mode du Bénin (Acmb), Jerry Sinclair Aguénoukoun entend impulser une nouvelle dynamique à un secteur riche mais encore peu structuré. Entre vision économique, engagement collectif et ambition de rayonnement international, le designer et entrepreneur dévoile les priorités de son mandat et appelle à une mobilisation des acteurs de la mode béninoise.

Par   Josué F. MEHOUENOU, le 27 mars 2026 à 08h56 Durée 3 min.
#Jerry Sinclair Aguénoukoun #Acmb #Arts et culture

Qu'est-ce qui vous a motivé à briguer la présidence de l'Association des créateurs de mode du Bénin ?

Une conviction simple. Nous ne pouvons pas continuer à créer individuellement sans nous organiser collectivement. La mode béninoise regorge de talents authentiques, de savoir-faire réels, d'une matière culturelle extraordinaire. Mais cette richesse reste dispersée, insuffisamment structurée, peu visible sur les marchés qui comptent. Briguer la présidence de l'Acmb, c'était répondre à une responsabilité que je ne pouvais plus esquiver. Quand vous avez la conviction que les choses peuvent changer et que vous disposez d'une vision pour y contribuer, le moment vient où il faut passer de l'observation à l'action.

Dans quel état avez-vous trouvé l'association à votre prise de fonction ?

Je serai honnête. L’Acmb était en léthargie. Un bureau transitoire avait été mis en place pour assurer la continuité minimale et conduire le processus électoral jusqu'à son terme. Ce qu'il a fait avec sérieux. Mais l'association n'avait plus de dynamique propre. Pas de programme d'activités structuré, avec une visibilité institutionnelle réduite, des membres peu mobilisés. Ce n'est pas une critique, c'est un constat. Et ce constat est précisément ce qui donne du sens à notre mandat. Nous repartons sur des bases claires, sans tabou sur le chemin parcouru, avec l'ambition de bâtir quelque chose de solide et de durable.

Quelle est votre vision globale pour l'Acmb durant votre mandat ?

Ma vision tient en une phrase : faire de l'Acmb une association qui compte pour ses membres, pour le secteur, pour le pays. Concrètement, cela signifie transformer une structure qui existait sur le papier en un véritable outil de développement professionnel pour les créateurs béninois. Nous avons construit un programme d'action sur trois ans, articulé autour de cinq piliers à savoir la réunification des membres, le renforcement de la vie associative et de la gouvernance, la formation et le développement des compétences, la structuration économique de la filière, et l'ouverture à des opportunités économiques concrètes. Ce n'est pas un programme d'intentions, c'est un programme d'engagements, avec des indicateurs mesurables et des responsabilités clairement assignées.

Vous évoquez au nombre des défis de votre mandat la réunification des membres. Pourquoi?

Parce que sans membres actifs et engagés, une association n'est qu'une coquille vide. L'Acmb compte des créateurs qui ne se reconnaissent plus dans la structure, qui ont pris leurs distances au fil des années d'inactivité, et d'autres notamment parmi les jeunes qui ne connaissent même pas l'association. Avant de parler de projets, de partenariats ou de marchés, il faut reconstruire le collectif. La réunification, ce n'est pas seulement ramener des noms sur une liste de membres. C'est recréer un sentiment d'appartenance, une confiance dans l'institution, une envie commune d'avancer ensemble. C'est le préalable à tout le reste.

Concrètement, quelles actions comptez-vous mener pour renforcer la cohésion entre les créateurs ?

Plusieurs leviers sont déjà actifs. D'abord, un processus d'identification et de recensement de tous les créateurs membres actifs, membres inactifs, talents émergents non encore affiliés, avec la mise en place d'outils d'identification officiels comme une carte de membre. Ensuite, l'organisation d'espaces de dialogue réguliers, des rencontres thématiques, des ateliers de réflexion collective, des moments où les créateurs peuvent se parler en dehors de toute compétition. Enfin, une communication interne rénovée, transparente, régulière pour que chaque membre soit informé de ce que fait l'association et se sente partie prenante des décisions. La confiance se construit dans la durée, pas dans les discours.

Pensez-vous que la mode béninoise souffre aujourd'hui d'un manque d'unité ?

Oui, clairement. Et ce manque d'unité a un coût réel. Quand les créateurs avancent en rangs dispersés, ils n'ont pas le poids nécessaire pour négocier avec les institutions, pour accéder à des financements collectifs, pour se présenter sur des marchés internationaux avec une voix cohérente. Chacun défend son bout de terrain, souvent au détriment de l'intérêt commun. Je ne dis pas que nous devons tous penser pareil, car la diversité des styles et des approches est une richesse. Mais il y a une différence entre diversité créative et fragmentation organisationnelle. C'est cette dernière qui nous affaiblit.

Quelles initiatives allez-vous mettre en place pour dynamiser les activités de l'association ?

Le programme que nous avons élaboré prévoit des actions à trois niveaux. Au niveau de la vie associative, un calendrier annuel d'activités publié et respecté, des assemblées générales régulières, des rencontres des membres. Au niveau professionnel, des formations, des ateliers techniques, des sessions d'échanges entre pairs. Au niveau de la visibilité, une présence renforcée dans les événements du secteur, une communication institutionnelle modernisée, et un engagement autour du Mois de la Mode Bénin comme vitrine nationale. L'objectif est que les membres ressentent ce que leur apporte l'appartenance à l'Acmb, pas de manière abstraite, mais dans leur quotidien professionnel.

Envisagez-vous des réformes dans la gouvernance ou le fonctionnement interne ?

Absolument. Une bonne gouvernance est la condition de tout le reste. Nous allons adopter un règlement intérieur rénové, soumis au vote de l'assemblée générale. Nous allons mettre en place des outils de gestion financière transparents, avec des rapports semestriels accessibles à tous les membres. Nous allons définir clairement les rôles, les responsabilités et les redevabilités au sein du bureau. Et nous allons former les membres du bureau eux-mêmes sur la gouvernance associative parce que bien gérer une association, ça s'apprend. Une institution qui ne se réforme pas finit par se scléroser. Nous n'avons pas cette intention.

Comment comptez-vous impliquer davantage les jeunes créateurs et les femmes dans la vie de l'Acmb ?

Ce n'est pas une question d'inclusion formelle ; c'est une question de pertinence. L'Acmb ne peut pas prétendre représenter la mode béninoise si elle ignore les jeunes talents qui en constituent l'avenir, ou si elle sous-représente les femmes qui en sont l'un des piliers les plus actifs. Concrètement, nous allons faciliter l'adhésion des jeunes créateurs avec des conditions adaptées à leur réalité économique. Nous allons créer des espaces dédiés à leurs préoccupations spécifiques. Et nous allons veiller à ce que les femmes soient présentes non seulement comme membres, mais comme actrices des décisions dans les commissions, dans les délégations, dans les prises de parole publiques.

Quel diagnostic faites-vous du niveau de formation des créateurs de mode au Bénin ?

Le constat est contrasté. Nous avons des créateurs très talentueux sur le plan créatif, avec une maîtrise réelle des techniques et une sensibilité esthétique affirmée. Mais beaucoup manquent de formation dans les dimensions qui conditionnent la viabilité économique de leur activité comme par exemple la gestion d'entreprise, le marketing, la communication digitale, la propriété intellectuelle, la négociation commerciale. Il y a un gap entre la qualité de la création et la capacité à en faire un business viable. Ce gap coûte cher en opportunités manquées, en entreprises fragilisées, en talents qui finissent par abandonner faute de pouvoir en vivre dignement.

Quels types de formations souhaitez-vous promouvoir ?

Un ensemble équilibré. Sur le plan technique d'abord, il faut la maîtrise des matières, techniques de coupe et de construction, gestion de production. Sur le plan entrepreneurial ensuite, la comptabilité de base, élaboration d'un business plan, stratégie de prix, gestion des stocks. Sur le plan marketing et digital, la construction d'une identité de marque, présence en ligne, e-commerce, photographie de collection. Et enfin, des formations sur la propriété intellectuelle et la protection des créations, un angle souvent négligé mais crucial. L'idée est de proposer des parcours modulaires, courts et pratico-pratiques, adaptés aux réalités du terrain béninois.

Comptez-vous établir des partenariats avec des écoles ou institutions spécialisées ?

C'est même une condition de réussite. L'Acmb n'a pas vocation à devenir un organisme de formation à part entière. Ce n'est ni son rôle ni son cœur de compétence même s’il faut avouer que nous avons en interne, de la compétence à explorer. En revanche, elle peut être l'interface entre ses membres et les institutions qui détiennent cette expertise : écoles de mode, centres de formation professionnelle, Ong spécialisées, institutions internationales ou des programmes de coopération. Nous travaillons à l'identification de ces partenaires. L'objectif est de faire bénéficier à nos membres des formations de qualité à des conditions accessibles, en s'appuyant sur des structures qui font ça bien.

Quels sont les principaux défis auxquels font face les entreprises de mode au Bénin ?

Ils sont multiples et s'alimentent mutuellement. L'accès au financement reste très difficile, les banques considèrent la mode comme un secteur à risque et les dispositifs de microcrédit sont souvent inadaptés aux cycles de production. L'approvisionnement en matières premières de qualité à des coûts compétitifs est un défi permanent. La formalisation de l'activité est insuffisante, ce qui exclut de nombreux créateurs des marchés institutionnels et des appels d'offres. Et il y a un défi de marché : comment vendre au-delà du cercle proche, comment atteindre une clientèle plus large, comment exporter ? Ces défis ne se résolvent pas individuellement, ils appellent une réponse collective et structurée.

Comment l'Acmb peut-elle accompagner les créateurs dans la formalisation de leurs activités ?

En jouant un rôle d'interface active. L'Acmb peut faciliter l'accès à l'information sur les démarches de formalisation, organiser des sessions d'accompagnement avec des experts juridiques et fiscaux, et établir des relations avec des structures d'appui ou des programmes d'appui aux Pme. Elle peut aussi contribuer à construire un répertoire crédible des créateurs formalisés, ce qui est un atout pour accéder à des marchés institutionnels ou à des partenariats. La formalisation ne doit pas être vécue comme une contrainte administrative, mais comme une porte d'entrée vers des opportunités plus larges.

Vous insistez sur la recherche d'opportunités économiques pour tous. À quoi pensez-vous précisément ?

Je pense à des opportunités concrètes et accessibles : des marchés publics liés aux uniformes institutionnels, des participations à des foires commerciales régionales. Je pense aussi à des mécanismes de mise en relation entre créateurs et acheteurs professionnels, des journées B2B, des showrooms collectifs, des plateformes de mise en visibilité. Le Mois de la Mode Bénin, par exemple, peut devenir davantage qu'un événement festif, un véritable hub opérationnel intégrant création, production et distribution.

Comment positionner la mode béninoise sur les marchés régionaux et internationaux ?

Par une stratégie en deux temps. D'abord, renforcer la cohérence et la qualité de l'offre sur le plan local, une mode qui ne convainc pas chez elle aura du mal à convaincre ailleurs. Ensuite, construire une présence visible et crédible à l'extérieur : participation à des fashion weeks régionales, présence dans des salons professionnels internationaux, développement de collaborations avec des acteurs de la diaspora et des marchés cibles. Il faut aussi travailler sur un récit fort autour de la mode béninoise, son ancrage culturel, son rapport à l'identité, sa qualité intrinsèque. La mode est aussi une affaire de storytelling.

Pour vous qui aviez fait carrière dans ces secteurs, le digital et le e-commerce représentent-ils une opportunité réelle pour les créateurs béninois ?

Absolument ! Et c'est une conviction que je porte depuis plusieurs années dans mon propre travail. Le digital a fondamentalement changé les règles du jeu. Un créateur basé à Cotonou peut aujourd'hui toucher une cliente à Paris, Abidjan ou New York sans intermédiaire, à condition de maîtriser les codes de communication digitale et de disposer d'une infrastructure logistique adaptée. Cela suppose de la formation, des investissements dans la qualité de la présentation en ligne, et une réflexion sérieuse sur la logistique et les paiements. Mais le potentiel est réel, et je crois que l'Acmb a un rôle à jouer pour aider ses membres à le saisir concrètement.

Quels sont les atouts spécifiques du Bénin dans ce secteur ?

Ils sont nombreux et souvent sous-estimés. Nous disposons d'un patrimoine textile et vestimentaire d'une richesse exceptionnelle. Le Bénin est le berceau de civilisations dont l'expression visuelle et vestimentaire a rayonné bien au-delà de nos frontières. Nous avons une créativité authentique, ancrée dans une culture vivante, qui ne copie pas mais qui invente. Nous avons aussi une position géographique stratégique au cœur d'une Afrique de l'Ouest en pleine dynamique économique. Et nous avons des créateurs qui savent dialoguer entre tradition et modernité avec une aisance que beaucoup de marchés recherchent. Ces atouts méritent d'être mieux valorisés et mieux vendus.

Peut-on réellement faire de la mode un levier de développement économique national ?

Je ne le pense pas, j'en suis convaincu. La mode est une filière à haute valeur ajoutée qui mobilise des compétences multiples : design, artisanat, textile, communication, logistique, commerce. Elle crée des emplois à tous les niveaux de qualification. Elle valorise des ressources locales. Elle porte une image de marque pays à l'international. Des pays comme le Maroc, l'Éthiopie ou la Côte d'Ivoire ont compris cela et investissent en conséquence dans leurs industries créatives. Le Bénin a tous les ingrédients pour en faire de même, mais il lui manque l'organisation collective et la volonté politique d'en faire une priorité.

Quel rôle attendez-vous de l'État dans la promotion de l'industrie de la mode ?

Un rôle d'acteur qui crée les conditions favorables sans se substituer aux initiatives privées. Concrètement, cela passe par plusieurs dimensions : des politiques fiscales adaptées aux entreprises créatives; des commandes publiques qui valorisent le made in Benin, un soutien de qualité aux événements structurants comme le Mois de la Mode ; des investissements dans la formation professionnelle dans les métiers de la mode et une diplomatie économique qui ouvre des portes à nos créateurs sur les marchés extérieurs. Nous souhaitons un partenariat ambitieux avec l'État, basé sur des objectifs partagés et des résultats mesurables.

Quels résultats concrets espérez-vous atteindre à la fin de votre mandat ?

Plusieurs indicateurs me tiennent à cœur. Un taux d'adhésion et de cotisation des membres significativement plus élevé qu'à mon entrée en fonction. Un programme de formation qui aura touché un nombre significatif de créateurs. Au moins un partenariat institutionnel structurant avec l'État, avec un organisme international ou avec un acteur régional, qui bénéficie directement aux membres. Une édition du Mois de la Mode Bénin transformée en véritable plateforme commerciale B2B. Et une Acmb dont la crédibilité est suffisamment rétablie pour que mon successeur puisse s'appuyer sur des fondations solides. Ce n'est pas un mandat de gloire personnelle, c'est un mandat de devoir.

Quels sont les principaux obstacles que vous anticipez ?

Je n'ai pas l'habitude de les minimiser. Le premier obstacle, c'est la résistance au changement dans toute organisation qui sort d'une période de sommeil, il y a des inerties à surmonter, des habitudes à bousculer, des réticences à convaincre. Le deuxième, c'est le financement : mener un programme ambitieux avec des ressources limitées exige de la créativité et une discipline budgétaire rigoureuse. Le troisième, c'est le temps; trois ans, c'est à la fois long et très court pour transformer une institution. Et le quatrième, c'est la confiance. Elle se perd vite et se reconstruit lentement. Nous devons être cohérents entre nos discours et nos actes dès le premier jour.

Et enfin, comment voyez-vous la mode béninoise dans cinq à dix ans ?

Je la vois debout. Reconnue sur le continent et au-delà, non pas comme une curiosité exotique mais comme une industrie créative mature, organisée, économiquement pertinente. Je vois des créateurs béninois présents dans les grandes capitales de la mode pas en touristes, mais en acteurs qui y ont leur place. Je vois une filière textile qui valorise les productions locales et les savoir-faire ancestraux dans une économie contemporaine. Je vois aussi et surtout une Acmb forte, influente, qui a contribué à construire tout cela. C'est le Bénin que je veux laisser à la génération qui vient, un Bénin qui s'habille de lui-même avec fierté et qui en tire une prospérité réelle.