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La laïcité de dialogue à l’épreuve de la géopolitique: Le cas de la guerre russo-ukrainienne

Tribune

L'intervention médiatrice du Saint-Siège dans le conflit russo-ukrainien met en lumière les opportunités et les contradictions d'un concept diplomatique singulier: la « laïcité de dialogue ». Reconnue comme puissance souveraine immatérielle, l'Église catholique cherche à maintenir une posture d'impartialité absolue (super partes) afin de préserver les canaux de négociation entre Kiev et Moscou. Néanmoins, confrontée aux impératifs d'une guerre géopolitique globale mariant révisionnisme historique, tensions sécuritaires liées à l'élargissement de l'Otan et rivalités d'Églises au sein de l'orthodoxie, cette approche morale se heurte à la realpolitik des armes et aux accusations d'ambiguïté axiologique.

 

Par   Théodore C. Loko, le 27 août 2026 à 02h24 Durée 3 min.
#Géopolitique #guerre russo-ukrainienne

La résurgence de la guerre de haute intensité sur le continent européen depuis l'invasion de l'Ukraine par la Fédération de Russie le 24 février 2022 ne met pas seulement à l'épreuve l'architecture de sécurité internationale ; elle interroge également la capacité d'action des autorités spirituelles globales dans le cadre des crises géopolitiques contemporaines.

Au cœur de cette dynamique, la diplomatie du Saint-Siège déploie une approche spécifique qualifiée de « laïcité de dialogue ».

Ce concept désigne la capacité d'une institution religieuse souveraine à agir sur la scène internationale de manière neutre, rationnelle et déconfessionnalisée, promouvant le dialogue multilatéral sans imposer de dogme étatique.

Toutefois, la médiation du Saint-Siège dans la crise russo-ukrainienne met en lumière la fragilité structurelle d'une telle posture. En cherchant à conserver une position impartiale (super partes) pour préserver un rôle d'arbitre éthique et de facilitateur humanitaire entre Kiev et Moscou, la diplomatie pontificale se heurte directement aux impératifs d'une guerre géopolitique mondiale. Comment la laïcité de dialogue peut-elle maintenir sa cohérence morale et son efficacité pratique face à l'affrontement irréductible des souverainetés et des armes ?

I. Les principes fondamentaux de la diplomatie du Saint-Siège

A. Cadre conceptuel et définitions clés

Afin d'analyser l'action pontificale, il convient de distinguer clairement les concepts institutionnels de la diplomatie du Saint-Siège :

• Laïcité (de dialogue): Différente de la laïcité de séparation stricte ou d'éviction du religieux de la sphère publique, la laïcité de dialogue appliquée à la diplomatie pontificale renvoie à la neutralité institutionnelle de l'État souverain de la Cité du Vatican (support matériel) et à la capacité du Saint-Siège (Autorité de l’Église dans les relations internationales) à dialoguer de manière autonome avec tous les régimes politiques, indépendamment de leurs confessions religieuses ou de leurs idéologies politiques.

• Le Saint-Siège : L'incarnation juridique du gouvernement central de l'Église catholique. Distinct du territoire physique du Vatican, le Saint-Siège jouit d'une personnalité juridique de droit international pleinement reconnue, lui permettant de conclure des concordats, d'entretenir des relations diplomatiques bilatérales avec les États (184 États actuellement) et de siéger comme observateur permanent auprès des Nations Unies.

B. Objectifs stratégiques et diplomatiques

La diplomatie pontificale repose sur trois piliers indissociables :

1. La neutralité active (super partes) : Le Saint-Siège refuse de s'aligner sur des blocs géopolitiques ou de se transformer en caution morale de l'un des belligérants.

L'objectif est de maintenir le dialogue ouvert avec les deux capitales, Kiev et Moscou, afin de préserver une fenêtre d'opportunité pour une résolution négociée.

2. L'action humanitaire prioritaire : À travers la création de commissions spéciales et les missions de terrain de cardinaux émissaires notamment le cardinal Matteo Zuppi, Rome concentre ses efforts concrets sur le rapatriement des enfants ukrainiens déplacés, le soutien aux populations civiles sinistrées et la facilitation des échanges de prisonniers de guerre.

3. L'impératif du dialogue : Les autorités de la Secrétairerie d'État, à l'instar de Mgr Paul Richard Gallagher (Secrétaire pour les relations avec les États et les organisations internationales), rappellent constamment la nécessité d'interrompre l'escalade militaire au profit d'une « paix juste et durable» construite par la négociation diplomatique réciproque.

II. Les considérations géopolitiques et les racines du conflit

L'efficacité de la laïcité de dialogue dépend de sa capacité à prendre en compte les moteurs profonds et irréductibles de la guerre russo-ukrainienne, qui transcendent le simple conflit territorial.

A. Les facteurs historiques et identitaires

Le conflit s'enracine dans des représentations mémorielles diamétralement opposées :

• La vision d'un peuple unique (Triouny narod) : Le pouvoir russe, théorisé par Vladimir Poutine dans son essai de juillet 2021, défend le mythe historique d'une unité organique irréversible entre Russes, Ukrainiens et Biélorusses, héritiers communs de la Rous de Kiev médiévale. Dans cette perspective, l'indépendance ukrainienne est perçue comme un artefact géopolitique occidental.

• La construction nationale ukrainienne : Depuis 1991 et la dissolution de l'Urss, l'Ukraine a affirmé une souveraineté incontestable et développé une identité politique républicaine et démocratique distincte, refusant toute tutelle néo-impériale de Moscou.

• La rupture des garanties de sécurité : En 1994, par le Mémorandum de Budapest, l'Ukraine a renoncé au troisième arsenal nucléaire mondial hérité de l'ère soviétique en échange du respect explicite de sa souveraineté et de ses frontières par la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni. La violation directe de ce traité par la Russie en 2014 et 2022 a détruit la confiance contractuelle.

B. L'élargissement de l'Otan et l'architecture de sécurité européenne

Au plan géostratégique, Moscou justifie son agression par la hantise d'un encerclement par l'Alliance Atlantique. Les vagues successives d'élargissement de l'Otan à l'Est dans les années 1990 et 2000, couplées aux révolutions pro-occidentales en Ukraine (Révolution orange en 2004 et Euromaïdan en 2013-2014), ont été perçues par le Kremlin comme un franchissement de la ligne rouge. L'inscription formelle de l'objectif d'adhésion à l'Otan et à l'Union Européenne dans la Constitution ukrainienne en 2019 a scellé le basculement géopolitique irréversible de Kiev.

C. Les enjeux territoriaux et socio-économiques

Le basculement décisif survient en 2014 après la destitution du président prorusse Viktor Ianoukovytch, suivie de l'annexion illégale de la Crimée par la Russie et du déclenchement du conflit hybride dans le Donbass. Au-delà des considérations sécuritaires, l'Est et le Sud de l'Ukraine représentent un pôle industriel, minier, énergétique et agricole d'importance majeure, ainsi qu'un verrou maritime crucial sur la mer Noire et la mer d'Azov.

III. Les limites de la diplomatie pontificale face à la realpolitik

A. Le piège de l'ambiguïté et la neutralité introuvable

Le choix du Saint-Siège de conserver une posture stricte de neutralité morale a suscité de vives critiques de la part des autorités ukrainiennes et des chancelleries occidentales. La volonté de ne pas nommer explicitement la Russie comme agresseur exclusif dans certaines déclarations pontificales a pu donner l'impression trompeuse de renvoyer dos à dos l'agresseur et l'agressé. Cette ambiguïté posturelle met en évidence la limite de la laïcité de dialogue lorsque la morale politique exige une qualification explicite du droit international violé.

B. Le poids de la fracture religieuse orthodoxe

Le conflit russo-ukrainien comporte une dimension ecclésiologique aiguë. Le schisme au sein de l'orthodoxie ukrainienne — matérialisé par l'octroi du Tomos d'autocéphalie à l'Église orthodoxe d'Ukraine (Ocu) par le Patriarcat œcuménique de Constantinople en 2019, contesté par le Patriarcat de Moscou (Rpc)  complexifie l'action du Saint-Siège.

L'alignement idéologique et théologique du Patriarche Cyrille de Moscou sur le discours belliqueux du Kremlin transforme la diplomatie œcuménique en un champ de mines géopolitique.

Conclusion

Au regard de ce qui précède, la médiation du Saint-Siège illustre les limites structurelles du soft power éthique face à la puissance matérielle (hard power).

Dans un conflit existentiel où le révisionnisme étatique s'appuie sur la force armée, le pouvoir de persuasion morale de l'Église peine à peser sur les calculs stratégiques des grandes puissances militaires.

En définitive, la laïcité de dialogue à l'épreuve de la guerre russo-ukrainienne offre un bilan contrasté mais essentiel pour la compréhension des relations internationales contemporaines:

1. Sur le plan humanitaire : La diplomatie du Saint-Siège a démontré une utilité tangible et irremplaçable. Elle a permis la médiation efficace dans la libération et l'échange de centaines de prisonniers de guerre ainsi que le maintien d'un canal discret pour la protection des droits des non-combattants.

2. Sur le plan politique : La posture de neutralité du Saint-Siège a révélé un décalage profond avec la perception ukrainienne, qui considère toute réserve verbale comme un manquement éthique face à la violation flagrante de sa souveraineté.

L'expérience du conflit russo-ukrainien confirme que la laïcité de dialogue ne peut se substituer aux mécanismes du droit international ou des alliances sécuritaires.

Néanmoins, elle demeure un instrument éthique précieux et un ultime canal d'humanité au cœur des affrontements géopolitiques les plus irréconciliables.

1 Jobin, Jean-Bernard. Laïcité, religion et relations internationales: Les transformations de la diplomatie spirituelle, Presses Universitaires de France, 2018, p. 45-48.

2 Madelin, Henri. « La diplomatie pontificale dans le monde contemporain », Politique étrangère, vol. 82,n° 3, 2017, p. 112-124.

3 d'Onorio, Joël-Benoît. Le Saint-Siège dans les relations internationales, Éditions du Cerf, Paris, 1989, p.89.

4 Riccardi, Andrea. La paix préventive: La diplomatie de l'Ombre, Salvator, 2014, p. 201-205.

5 Poutine, Vladimir. « De l'unité historique des Russes et des Ukrainiens », Article officiel de la Présidence de la Fédération de Russie, 12 juillet 2021.

6 Yost, David S. « Le mémorandum de Budapest (1994) et les garanties de sécurité de l'Ukraine », Revue Défense Nationale, n° 780, 2015, p. 67-73.

7 Sventitsky, Alexey. « Geopolitics of Orthodoxy and the Ukrainian Autocephaly », Journal of Church and State, vol. 62, n° 2, 2020, p. 210-232.

Enseignant-chercheur

1er ambassadeur résident du Bénin près le Saint-Siège (2010-2016)