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Dr Christian Béhanzin au sujet du Paec: « L’économie circulaire doit être perçue comme une opportunité économique »

Environnement
Christian Béhanzin Christian Béhanzin

Le Bénin a franchi une étape décisive en matière d’économie circulaire. Le pays s’est doté d’un plan d’action national lancé le 4 février dernier. Pour l’opérationnalisation de ce plan, il convient de définir des stratégies dans l’atteinte des résultats dans les différents secteurs de mise en œuvre. Dans cet entretien, Dr Christian Béhanzin, ayant contribué à l’élaboration du plan, révèle les axes pour réussir ce pari à l’échéance 2035.

Par   Alexis METON A/R Atacora-Donga, le 01 avr. 2026 à 09h36 Durée 3 min.
#Economie circulaire

La Nation : Le Bénin a lancé officiellement son Plan d’action national pour l’économie circulaire (Paec 2025-2035). Que faut-il y comprendre ?

Christian Béhanzin : Le Paec 2025-2035 constitue une avancée stratégique majeure pour le Bénin, car il ne s’agit pas simplement d’un document de politique publique, mais d’un véritable outil de transformation structurelle de l’économie nationale. Il vise à faire évoluer notre modèle de développement en intégrant les principes de l’économie circulaire à toutes les étapes du cycle de vie des produits: conception, production, consommation, gestion des déchets et réintégration des matières dans les chaînes de valeur. Cela implique de réduire la dépendance aux ressources non renouvelables, de limiter les pertes, de promouvoir la valorisation locale et de créer de nouveaux marchés autour du recyclage, de la réparation, du réemploi et de l’innovation.

Le Paec est structuré autour de 34 objectifs et 134 actions concrètes, couvrant des secteurs clés tels que l’agriculture et la foresterie, les déchets solides ménagers et assimilés, les plastiques, les transports et la mobilité, et la construction. Il intègre également des dimensions transversales essentielles comme le financement, le renforcement des capacités, le soutien aux entreprises et la mise en place d’un cadre réglementaire adapté. Ce qui est fondamental, c’est que le Paec positionne l’économie circulaire comme un levier de compétitivité économique, et non uniquement comme une réponse environnementale. Il s’agit de créer plus de valeur avec moins de ressources, tout en générant des emplois et en renforçant la résilience du pays face aux défis climatiques et économiques.

Le plan est désormais lancé, quelle sera la suite ?

Le lancement du Paec est une étape importante, mais il marque surtout le début d’une phase encore plus exigeante : celle de la mise en œuvre. Trois leviers me semblent essentiels à activer rapidement. Le premier est la mobilisation effective des ressources. Le plan prévoit différents mécanismes de financement (budget national, partenariats public-privé, financements climatiques, instruments innovants) mais l’enjeu est maintenant de les rendre opérationnels et accessibles aux porteurs de projets. Le deuxième levier est la collaboration entre les acteurs. L’économie circulaire repose sur des logiques de chaîne de valeur et d’interconnexion. Il est donc indispensable de renforcer les synergies entre les institutions publiques, le secteur privé, les collectivités, les centres de recherche, les incubateurs et les partenaires techniques et financiers. Le troisième levier est le soutien à l’innovation et exige d’encourager l’expérimentation, soutenir les initiatives émergentes, valoriser les solutions locales et créer un environnement favorable à l’entrepreneuriat circulaire.

À court terme, il est également important de lancer des projets pilotes visibles, capables de démontrer rapidement la valeur ajoutée de l’économie circulaire. Si ces conditions sont réunies, le Paec peut devenir un véritable accélérateur de transformation économique et positionner le Bénin comme une référence régionale.

Quid des principaux défis, pour passer de ce plan à des résultats concrets sur le terrain ?

Le passage de la stratégie à l’action constitue toujours une étape délicate et dans le cas du Paec, plusieurs défis structurants se posent. Le premier est celui de l’opérationnalisation rapide et efficace. Il est essentiel d’identifier des actions prioritaires à fort impact, de les lancer rapidement et de produire des résultats visibles. Cela permet non seulement de crédibiliser la démarche, mais aussi de maintenir la mobilisation des acteurs autour du plan. Le deuxième défi concerne la gouvernance et la coordination interinstitutionnelle. L’économie circulaire est transversale par nature : elle implique plusieurs ministères, plusieurs secteurs économiques et différents niveaux de décision. Dans le cadre des travaux, nous avons justement proposé un mécanisme de coordination dédié. L’enjeu aujourd’hui n’est donc plus de le concevoir, mais de l’opérationnaliser rapidement et efficacement. L’expérience d’autres pays africains montre que ce type de dispositif peut être un véritable catalyseur. En Côte d’Ivoire, par exemple, la mise en place d’une Cellule Economie circulaire positionnée sous la Primature avec l’appui d’un partenaire international de premier plan a permis d’impulser des actions structurantes, suivies au plus haut niveau de l’État. Ce type de portage institutionnel fort est déterminant pour passer de l’intention à l’action.

Le troisième défi est lié à la mobilisation des financements, avec un point de vigilance important : les fonds nationaux (Fnec, Fnda, Fnm, Fnrsit, etc.) doivent jouer un rôle moteur en première ligne. Il est essentiel que les mécanismes de financement internes (publics et parapublics) soient activés de manière prioritaire pour soutenir les initiatives locales. Cela envoie un signal fort et crée un effet de levier. Ensuite, il sera plus pertinent et crédible d’aller mobiliser des ressources complémentaires à l’international, notamment auprès des fonds climatiques, des partenaires techniques et financiers, des fondations et des Ong. Mais l’autre défi, souvent sous-estimé, est celui de la collaboration entre les acteurs nationaux en particulier les acteurs non étatiques. Aujourd’hui, beaucoup d’initiatives existent, mais elles évoluent encore de manière isolée. Il est désormais crucial de passer d’une logique d’actions individuelles à une logique de coalition, de mutualisation et de complémentarité. C’est à travers cette capacité à travailler ensemble que l’économie circulaire pourra réellement changer d’échelle au Bénin.

L’économie circulaire doit être perçue non pas comme une contrainte ou une obligation, mais comme une opportunité économique concrète, capable de générer de la valeur, de créer des emplois et d’améliorer la compétitivité des entreprises.

Plusieurs secteurs prioritaires ont été retenus par les acteurs. Quelles opportunités concrètes peut-on y identifier ?

Effectivement, les secteurs prioritaires ont été identifiés de manière concertée par les acteurs impliqués dans le processus, ce qui garantit leur pertinence et leur alignement avec les réalités du terrain. Le diagnostic a permis d’approfondir ces secteurs tout en analysant des dimensions plus larges du système économique. Dans le domaine des déchets solides et plastiques, les volumes générés (plus de 1 300 tonnes de déchets solides ménagers et environ 50 000 tonnes de plastiques par an) représentent un véritable gisement économique. Cela ouvre des perspectives concrètes pour le développement d’activités de tri, de recyclage, de transformation industrielle et de valorisation énergétique. Dans l’agriculture et la foresterie, il existe un potentiel important pour développer des pratiques circulaires telles que la valorisation des résidus agricoles, la production de compost, la régénération des sols et la gestion durable des ressources forestières. Dans le secteur de la construction, l’économie circulaire permet d’intégrer des matériaux recyclés, de promouvoir l’éco-conception et de réduire l’empreinte environnementale des bâtiments. Le transport et la mobilité offrent également des opportunités en matière d’optimisation des flux, de réduction des émissions et de développement de solutions de mobilité durable.

Ce qu’il faut retenir, c’est que dans chacun de ces secteurs, l’économie circulaire permet de transformer des contraintes environnementales en opportunités économiques concrètes, notamment pour les jeunes et les entrepreneurs.

Quel est votre regard sur le processus ?

Le Bénin dispose aujourd’hui d’un cadre stratégique solide, d’une vision claire et d’une dynamique d’acteurs engagés. Le plus dur n’est pas de concevoir la transformation. Le plus déterminant, c’est de la mettre en œuvre, concrètement et collectivement. Parce qu’en matière d’économie circulaire, ce ne sont pas les intentions qui transforment un pays… ce sont les actions coordonnées, soutenues et mises à l’échelle. Cette transition est l’affaire de tous. Chacun, à son niveau, a un rôle à jouer pour y apporter sa contribution et laisser son empreinte. Pour ma part, je réaffirme ma pleine disponibilité, en tant qu’expert en transition écologique, économie circulaire, gestion urbaine et développement durable, à accompagner cette dynamique, partout où le besoin se fera sentir.

En tant que consultant national pour le compte de Africa Circular, dans le cadre d’une assistance technique mobilisée par la Banque africaine de développement, je note que le processus a été particulièrement structurant, avec plus de 600 jours de travail, combinant analyses techniques, diagnostics sectoriels et concertations multi-acteurs. Ce qui fait la richesse de cette démarche, c’est son caractère profondément inclusif et ancré dans les réalités locales. Nous avons mobilisé un large éventail d’acteurs: administrations publiques, entreprises, collectivités territoriales, organisations de la société civile, universités et centres de recherches, experts et praticiens. Le diagnostic a été conduit sur plusieurs secteurs jugés prioritaires par les acteurs eux-mêmes, mais aussi de manière transversale, afin de comprendre les dynamiques globales du système. Et l’un des enseignements majeurs est le suivant : L’économie circulaire est déjà pratiquée au Bénin, souvent sans être nommée comme telle. On la retrouve dans les chaînes informelles de récupération, dans les pratiques artisanales de réparation, dans la valorisation des déchets organiques ou encore dans certaines logiques agricoles. Cependant, ces pratiques restent fragmentées, peu structurées et insuffisamment soutenues.

Le travail réalisé a donc consisté à mettre en cohérence ces initiatives, à identifier les leviers d’accélération et à proposer une vision intégrée, capable de transformer ces pratiques en un véritable moteur de développement.