La Nation Bénin...
Installés en résidence de création, depuis le 2 avril à l’Espace Culturel Le Centre, les artistes peintres Midegbeyan Ojisua et Leonel Zadji ont entrouvert les portes de leurs ateliers. Entre odeurs de peinture fraîche, éclats de verre et œuvres en gestation, l'immersion dans leurs univers artistiques a révélé deux démarches profondément ancrées dans la mémoire, les émotions et les identités africaines, à quelques jours de l’exposition collective annoncée pour le 15 mai prochain.
À l’Espace culturel Le Centre d’Abomey-Calavi, les murs parlent, les regards questionnent et les œuvres réveillent des mémoires parfois oubliées. Dans une atmosphère à la fois studieuse et inspirante, des visiteurs ont découvert, il y a quelques jours, des œuvres en cours de création et de finition, des techniques singulières, mais surtout deux démarches artistiques profondément enracinées dans la mémoire, la culture et l’identité africaines. Entre peinture figurative et travail sur verre, deux artistes interrogent les traces du passé, les traditions oubliées et les signes culturels en voie de disparition.
Pour Midegbeyan Ojisua, tout commence par le visage. L’artiste nigérian en a fait son principal territoire d’expression. Dans ses tableaux, les émotions s’imposent avec intensité à travers des regards frontaux ou des profils silencieux chargés de sens. « Le visage est le meilleur endroit sur le corps humain où l’on peut lire les émotions », explique-t-il. C’est là, selon lui, que se révèlent les intentions, les blessures intérieures, les doutes et les espoirs. Mais derrière cette recherche esthétique se cache surtout une réflexion profonde sur la culture africaine et ses éléments progressivement délaissés. Les échanges avec son binôme béninois, Leonel Zadji, l’ont amené à s’intéresser aux pratiques culturelles négligées, notamment la scarification. À ses yeux, beaucoup de dimensions du patrimoine africain sont aujourd’hui marginalisées au profit d’une vision plus commerciale ou superficielle du tourisme culturel. « On fait la promotion du tourisme en général, mais combien de Béninois s’intéressent réellement aux messages derrière certaines scarifications ou même à des lieux comme le Temple des pythons ? », s’interroge-t-il.
L’artiste regrette que certaines pratiques, certains rites, certaines danses ou encore des modes vestimentaires traditionnels disparaissent progressivement sans véritable transmission. Son travail cherche ainsi à susciter une réaction émotionnelle chez le spectateur. Admirateur de Léonard de Vinci, dont il apprécie particulièrement les œuvres inachevées comme la célèbre La Joconde, Midegbeyan Ojisua revendique une esthétique qui laisse volontairement place à l’interprétation et à l’inachevé. À travers ses créations, il espère amener le public à comprendre, avec émotion, que la disparition de certaines cultures ou pratiques traditionnelles n’est pas anodine. « Je veux que celui qui regarde mes peintures ressente qu’il y a quelque chose qui s’efface », confie-t-il avec gravité.
Le verre et l’homme : une même fragilité
À quelques mètres de lui, dans un autre atelier baigné de lumière, Leonel Zadji façonne quant à lui des visages sur du verre. Un choix artistique délicat qu’il assume pleinement depuis une quinzaine d’années. Lui qui a grandi dans l’univers de l’art a commencé très tôt à vendre ses tableaux alors qu’il était encore élève en classe de première. Inspiré par l’artiste suisse Simon Berger, il a choisi le verre comme principal médium d’expression. Mais contrairement à son modèle, il y introduit une dimension très personnelle, l’utilisation des chiffres pour matérialiser les traits humains. « Dans mes tableaux, je me sers des chiffres pour pouvoir matérialiser l’être humain », explique-t-il. Pour lui, le verre et l’homme partagent une même fragilité. Pourtant, cette fragilité devient aussi une force. « On protège davantage ce qui est fragile », affirme l’artiste, soulignant qu’en quinze années de pratique, aucun collectionneur ne lui a signalé la casse d’une œuvre. Dans le cadre de cette résidence, Leonel Zadji concentre son travail sur la scarification. Une pratique ancestrale qu’il considère comme un véritable langage identitaire. Chaque marque portée sur un visage raconte, selon lui, une histoire, une appartenance, une lignée ou encore une expérience de vie.
« Avant, les visages parlaient», affirme-t-il avec nostalgie. Aujourd’hui, regrette-t-il, les jeunes générations grandissent souvent sans connaître la signification des scarifications portées autrefois par leurs ancêtres. « On constate qu’il y a plus de visages lisses que de visages scarifiés », observe-t-il. À travers ses œuvres, l’artiste béninois souhaite provoquer un retour vers les origines et éveiller la curiosité des visiteurs. « Quand les gens seront devant mes œuvres, il faudrait qu’ils se demandent si leurs ancêtres se scarifiaient aussi, et pourquoi », explique-t-il. Pour lui, il devient urgent que les nouvelles générations s’intéressent davantage à leurs racines culturelles plutôt qu’à la seule routine du quotidien.
Cette résidence de création à l’Espace culturel Le Centre apparaît ainsi comme un véritable laboratoire artistique et identitaire. Le vernissage collectif du 15 mai prochain s’annonce déjà comme un rendez-vous majeur pour les amateurs d’art contemporain, mais aussi pour tous ceux qui souhaitent interroger, à travers l’art, la mémoire, les traditions et les identités africaines en mutation.
À travers la peinture et le verre, deux artistes questionnent les héritages africains