La Nation Bénin...

Soirée cinéma à l’Espace culturel Le Centre: Le rêve européen déconstruit dans « Le Champ des oubliés »

Culture
« Le Champ des oubliés », un cri d’alerte pour la jeunesse africaine « Le Champ des oubliés », un cri d’alerte pour la jeunesse africaine

L’Espace Culturel Le Centre a accueilli, vendredi 8 mai, la projection du long métrage togolais « Le Champ des oubliés », suivie de riches échanges entre le public, le réalisateur, quelques acteurs ainsi qu’une partie de l’équipe de production. Une soirée cinématographique intense, marquée par l’émotion, la réflexion et un regard lucide sur les réalités migratoires africaines.

Par   Josué F. MEHOUENOU, le 11 mai 2026 à 10h00 Durée 3 min.
#Espace Culturel Le Centre

Réalisé par Roger Komlan Gbekou et scénarisé par Kossi Avisse, ce drame de fiction de 122 minutes plonge le spectateur au cœur d’un sujet profondément actuel, le rêve d’Europe qui pousse de nombreux jeunes Africains à quitter leur terre natale, souvent au prix de lourds sacrifices et de douloureuses désillusions. Tourné entre le Togo, le Ghana et l’Allemagne, le film suit le parcours de Mawunyo, un jeune entrepreneur villageois confronté aux réalités de l’émigration clandestine et aux souffrances vécues par ceux qui poursuivent l’illusion d’un eldorado européen. Convaincu que son pays regorge de ressources inexploitées et d’opportunités méconnues, le jeune homme nourrit l’ambition de mobiliser la jeunesse autour du développement local. Mais, malgré ses convictions, il se retrouve lui-même partagé entre son attachement à sa terre et la tentation du départ. À travers cette histoire, « Le Champ des oubliés» interpelle sur les conséquences sociales, psychologiques et économiques de l’exil. Le film questionne surtout la perception d’une Europe idéalisée et invite la jeunesse africaine à croire davantage aux potentialités de son continent. Entre espoir, désillusion, courage et quête d’identité, l’œuvre délivre un message fort sur la nécessité de bâtir l’avenir en Afrique plutôt que de le chercher systématiquement ailleurs.

Lors des échanges ayant suivi la projection, le réalisateur Roger Komlan Gbekou a expliqué que le film se veut avant tout une œuvre de sensibilisation destinée à éveiller les consciences. Il a insisté sur la responsabilité du cinéma africain dans la transformation des mentalités et la valorisation des talents locaux. Les discussions avec les acteurs et les membres de l’équipe technique ont également permis au public de mieux comprendre les défis liés à la production d’un long métrage africain tourné dans plusieurs pays, avec un budget estimé à près de 166 millions de francs Cfa.

Une œuvre engagée

Le parcours de cette œuvre illustre une dynamique de persévérance artistique. Initialement conçu comme un court métrage en 2019, le projet avait déjà connu un succès remarquable au festival Clap Ivoire, remportant notamment les distinctions du meilleur scénario décerné par Canal+, du meilleur son attribué par A+ et de la meilleure fiction de l’Uemoa. Fort de cette reconnaissance, le cinéaste a développé une version long métrage sortie en 2022. Au-delà de sa qualité esthétique et narrative, ce film apparaît comme une œuvre engagée, portée par une ambition panafricaine. En mettant en lumière les contradictions, les rêves et les fragilités d’une jeunesse confrontée au chômage, aux inégalités et à la quête d’un avenir meilleur, le film ouvre un débat essentiel sur le développement africain et la nécessité de redonner confiance aux jeunes générations. Avec cette projection à Abomey-Calavi, le public béninois a ainsi découvert une fiction capable de susciter autant l’émotion que la réflexion.

Mais au-delà de la qualité du film, c’est surtout le sens de cette projection qui a marqué les esprits. Pour Berthold Hinkati, directeur général de l’Espace culturel Le Centre, cette initiative s’inscrit pleinement dans la vision portée depuis plusieurs années par le programme «Wa cinéma », littéralement «Venez au cinéma» en langue fongbé. Après avoir découvert le synopsis et compris que l’œuvre abordait, entre autres, la question migratoire, il dit avoir immédiatement perçu l’intérêt de proposer cette production aux cinéphiles béninois.

« Quand j’ai vu la qualité du film, je me suis dit qu’il faudrait que nos cinéphiles visionnent cette production », explique-t-il. Pour lui, le cinéma africain doit aujourd’hui jouer un rôle majeur dans la narration des réalités du continent. « L’ambition de “Wa cinéma”, c’est de montrer les réalités africaines, même si elles passent par la fiction », insiste-t-il. Dans un univers audiovisuel largement dominé par les productions étrangères, l’initiative portée par l’Espace culturel Le Centre entend proposer un autre regard sur l’Afrique, loin des clichés habituels. « On regarde les chaînes étrangères, mais on s’est dit qu’il faudrait montrer l’Afrique autrement. Et montrer l’Afrique, ça passe par des producteurs africains, des réalisateurs africains », soutient Berthold Hinkati.

Rapprocher le public local des œuvres

L’homme de culture rappelle que cette dynamique n’est pas nouvelle. Depuis 2021, le programme « Wa cinéma» multiplie les projections et rencontres autour des productions africaines afin de rapprocher le public local des œuvres du continent. Une démarche qui, selon lui, trouve tout son sens avec un film comme « Le Champ des oubliés». Et les réactions du public semblent lui donner raison. Les échanges ayant suivi la projection ont révélé un véritable intérêt des spectateurs pour les thématiques développées dans le film. « À travers les discussions, nous avons constaté qu’ils ont compris le film et qu’ils veulent en savoir davantage », souligne-t-il. Selon lui, le cinéma peut contribuer à éveiller les consciences et à déconstruire certaines illusions entretenues autour de l’Europe. « C’est en parlant de ça à foison que finalement tout le monde l’intégrera, en se disant que l’herbe n’est pas verte ailleurs. Elle peut l’être aussi en Afrique, et elle l’est réellement », martèle-t-il. Pour Berthold Hinkati, le réalisateur a intelligemment utilisé le thème de l’immigration comme point d’accroche afin de conduire progressivement le spectateur vers une autre lecture de l’Afrique.