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François Amour Bakpè à propos des cybermenaces: « Les 631 détections doivent nous inciter à renforcer la prévention et la réaction »

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François Amour Bakpè François Amour Bakpè

Le ransomware figure parmi les principales cybermenaces qui gagnent du terrain en Afrique. Selon des données de Trend Micro citées dans le rapport 2025 d’Interpol, 631 menaces liées aux rançongiciels ont été détectées au Bénin en 2024. Face à cette progression, François Amour Bakpè, spécialiste en sécurité de l’information et en cryptologie, décrypte les vulnérabilités des systèmes numériques, les secteurs les plus exposés et les mesures à prendre pour renforcer la résilience des administrations et des entreprises béninoises.

Par   Isidore GOZO, le 18 août 2026 à 10h49 Durée 3 min.
#cybermenaces

La Nation : Le rapport 2025 d’Interpol classe le ransomware parmi les principales cybermenaces en Afrique et indique que le phénomène prend de l’ampleur. Qu’est-ce qui explique cette progression des attaques par rançongiciel sur le continent ?

François Amour Bakpè : Le rançongiciel ou ransomware, est l’équivalent numérique d’un acte de prise d’otage. Un cybercriminel s’infiltre dans un système, verrouille les données à l’aide d’un procédé cryptographique complexe et exige le paiement d’une rançon pour fournir la clé permettant de les récupérer. L’Afrique est de plus en plus ciblée parce que les administrations, les entreprises et les particuliers se connectent rapidement et adoptent massivement les systèmes d’information. Toutefois, le développement de la culture et des infrastructures de sécurité informatique ne suit pas toujours le même rythme. Par ailleurs, les cybercriminels deviennent de plus en plus structurés. Ils ne sont plus forcément obligés d’être des experts capables de tout réaliser eux-mêmes. Certains peuvent louer des outils malveillants, acheter des accès à des systèmes déjà compromis ou collaborer avec d’autres cybercriminels spécialisés. De nombreuses organisations utilisent également des systèmes obsolètes, insuffisamment mis à jour ou mal sécurisés. Une vulnérabilité peut ainsi permettre à un attaquant d’accéder à un système, puis de s’y déplacer progressivement.

Selon les données de Trend Micro citées par Interpol, 631 menaces de ransomwares ont été détectées au Bénin en 2024. Que révèle ce chiffre sur le niveau d’exposition du pays à cette menace ?

Nous devons rester prudents dans l’interprétation de ce chiffre. Les 631 détections ne signifient pas forcément que 631 entreprises béninoises ont subi une cyberattaque, ni que 631 rançongiciels ont effectivement mis des entreprises hors d’usage. Une détection signifie qu’un système de protection a identifié un élément associé à une menace de type rançongiciel. Cependant, ce nombre demeure significatif et nous rappelle que, sur Internet, il n’y a pas de frontières. Le Bénin n’est pas en marge de l’univers global de la cybercriminalité. Il faut également garder à l’esprit que les statistiques de cybersécurité ne reflètent que rarement la totalité du phénomène. Le nombre réel de tentatives d’intrusion et d’infiltrations silencieuses est probablement beaucoup plus élevé. Certaines attaques peuvent ne pas être détectées immédiatement et certaines victimes peuvent choisir de ne pas les signaler. Ces 631 détections doivent donc nous inciter à renforcer nos compétences en matière de prévention, de détection et, surtout, de réaction face aux incidents.

Interpol souligne que les ransomwares peuvent provoquer de graves perturbations des infrastructures critiques et des services essentiels. Quels seraient, au Bénin, les secteurs dont la paralysie pourrait avoir les conséquences les plus graves pour la population ?

A mon avis, nous devons considérer en priorité les services essentiels à la vie quotidienne. Il est évident que la santé constitue le premier domaine concerné. Un hôpital paralysé peut ne plus avoir accès aux dossiers médicaux, aux historiques de traitement ou aux plannings de chirurgie, ce qui peut mettre directement des vies en danger. Ensuite, l’énergie et l’eau sont particulièrement sensibles. Une attaque contre les systèmes d’information de la Sbee ou de la Soneb pourrait perturber la facturation, la logistique de distribution et les interventions techniques. Il faut également citer les services financiers et les télécommunications. Les citoyens pourraient être dans l’incapacité de transférer des fonds, d’acheter des biens essentiels ou de recevoir leur rémunération. Aujourd’hui, la quasi-totalité des autres secteurs repose sur ces infrastructures, notamment les services de mobile money. Enfin, il faut mentionner l’administration publique, notamment les services chargés de délivrer des documents ou de fournir des prestations indispensables aux citoyens.

Avec la numérisation croissante de l’administration béninoise, sommes-nous suffisamment préparés à l’hypothèse d’une cyberattaque qui rendrait indisponibles, pendant plusieurs jours, les données ou les systèmes d’une grande administration ?

Le Bénin a pris les devants en se dotant d’institutions solides pour structurer son cyberespace, avec des acteurs clés comme le Centre national d’investigations numériques (Cnin), l’Agence des systèmes d’information et du numérique (Asin) et l’Autorité de protection des données à caractère personnel (Apdp). Il existe donc une réelle volonté de sécuriser notre transition numérique. Cependant, la sécurité à 100 % n’existe pas en informatique. Même les gouvernements les plus puissants du monde subissent des incidents et des pannes majeures. Si une grande administration était ciblée demain, la bonne question ne serait pas de savoir si nous sommes totalement protégés, mais plutôt si nous sommes capables de continuer à fonctionner lorsqu’une attaque réussit. La cybersécurité ne consiste pas uniquement à empêcher une attaque. Elle consiste aussi à résister à celle-ci, à détecter rapidement l’incident, à restaurer les systèmes et à continuer à fournir les services essentiels. Être préparé, c’est donc être capable de fonctionner malgré une compromission. Si les entités gouvernementales, les entreprises et les particuliers mettent effectivement en application les recommandations et les injonctions du Cnin, de l’Asin et de l’Apdp, nous renforcerons considérablement notre niveau de préparation face à l’hypothèse d’une cyberattaque.

Le rapport fait état d’attaques visant notamment les gouvernements et les infrastructures critiques en Afrique. Quelles sont les vulnérabilités qui pourraient permettre à un groupe criminel de prendre en otage le système informatique d’une institution ?

Il existe plusieurs portes d’entrée. La première est l’utilisateur lui-même. Un courriel apparemment inoffensif, contenant une pièce jointe ou un lien malveillant, peut permettre à un attaquant de lancer son attaque. C’est ce que l’on appelle généralement le phishing ou hameçonnage. La deuxième concerne les logiciels et les systèmes qui ne sont pas correctement mis à jour. Utiliser des logiciels ou des systèmes d’exploitation obsolètes revient à habiter une maison dont les clés seraient accessibles à tous les voleurs. Lorsqu’une faille de sécurité connue n’est pas corrigée, un attaquant peut l’exploiter. La troisième vulnérabilité est liée aux mots de passe et aux comptes utilisateurs. Des mots de passe faibles, réutilisés ou des comptes disposant de privilèges excessifs peuvent faciliter une compromission. Il faut également parler des accès à distance. Dans une organisation moderne, de nombreux employés, prestataires et administrateurs doivent accéder aux systèmes depuis différents endroits. Ces accès doivent donc être particulièrement sécurisés. Enfin, l’absence de segmentation du réseau informatique facilite le travail des cybercriminels. Par exemple, si le réseau d’un établissement est structuré comme un seul ensemble, un logiciel malveillant qui infecte l’ordinateur de l’accueil peut potentiellement se propager jusqu’aux serveurs principaux où sont stockées les données critiques.

Face à cette progression des ransomwares, quelles sont les mesures que les administrations et entreprises béninoises devraient prendre pour éviter qu’une cyberattaque ne paralyse leurs activités ?

Pour prévenir une paralysie de leurs opérations à la suite d’une cyberattaque, les administrations et les entreprises béninoises doivent, en priorité, prendre trois mesures. Premièrement, elles doivent effectuer des sauvegardes fréquentes de leurs informations critiques et surtout conserver au moins une copie hors ligne, sur un support ou un serveur déconnecté du réseau. Dans le cas où l’ensemble du système serait compromis, il serait alors possible de restaurer les données à partir de cette copie intacte, sans avoir à payer la rançon. Deuxièmement, elles doivent imposer la mise à jour régulière, voire automatique lorsque cela est possible, des équipements et logiciels informatiques, et rendre obligatoire l’authentification à deux facteurs pour accéder aux réseaux et systèmes sensibles. Troisièmement, elles doivent former leurs équipes. La cybersécurité ne concerne pas uniquement les spécialistes de l’informatique. Chaque salarié doit être sensibilisé à la reconnaissance des courriels trompeurs et adopter une rigoureuse hygiène numérique. Le personnel constitue la première ligne de défense de l’organisation.