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Soudan : El Obeid au bord du gouffre, entre catastrophe sanitaire et risque d'atrocités

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El Obeid au bord du gouffre El Obeid au bord du gouffre

Le Soudan s'enfonce chaque semaine un peu plus dans une crise qui conjugue effondrement humanitaire, propagation des épidémies et menace croissante de crimes de masse. Alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) alerte sur une flambée de choléra dans plusieurs régions du pays, les mécanismes des Nations unies spécialisés dans les droits humains mettent en garde contre un scénario rappelant les pires heures d'El Fasher, dans le Darfour, où des exactions susceptibles de relever du génocide ont été documentées.

Par   Catherine Fiankan-Bokonga, correspondante accréditée auprès de l’Office des Nations Unies à Genève (Suisse), le 10 juil. 2026 à 13h13 Durée 5 min.
#El Obeid au bord du gouffre

« Depuis plus de deux ans, mon message est malheureusement resté le même : malgré les efforts humanitaires incessants et le dévouement des autorités sanitaires soudanaises et du personnel de santé, la situation continue de se détériorer », a déclaré à Genève le représentant de l'OMS au Soudan, le Dr Shible Sahbani, à l'occasion de ce qui constituait sa dernière intervention avant la fin de sa mission.

La plus vaste crise humanitaire au monde

Le constat est implacable. Avec plus de 33 millions de personnes ayant besoin d'une assistance humanitaire, dont 21 millions nécessitant des soins de santé, le Soudan demeure la plus vaste crise humanitaire au monde. Plus de 13,4 millions de personnes ont été déplacées depuis le déclenchement du conflit en avril 2023, dont près de neuf millions à l'intérieur du pays. À cette guerre s'ajoute désormais une crise sanitaire majeure. Les autorités font face simultanément à des flambées de dengue, de paludisme, de rougeole, de méningite, d'hépatite E et, surtout, de choléra. Déclarée le 27 juin après une résurgence au Kordofan occidental, l'épidémie s'est rapidement propagée au Kordofan du Nord ainsi qu'aux États du Darfour central et méridional. Plus de 1.330 cas et 114 décès ont déjà été recensés, soit un taux de létalité de 13,7 %, très supérieur au seuil de moins de 1 % considéré comme acceptable par l'OMS. La saison des pluies fait craindre une aggravation rapide de la situation. Les inondations et la contamination des sources d'eau créent des conditions particulièrement favorables à la propagation des maladies hydriques.

El Obeid, nouvelle ligne de fracture

Les inquiétudes se concentrent désormais sur El Obeid, capitale de l'État du Kordofan du Nord, où convergent crise sanitaire, siège militaire et risques de violations massives des droits humains.

Pour l'OMS, le système de santé local est proche de la rupture. Les établissements médicaux sont débordés, l'accès aux soins devient extrêmement limité et les premiers cas suspects de choléra soulignent l'urgence de renforcer la surveillance épidémiologique, les capacités de traitement ainsi que l'approvisionnement en eau potable et en matériel médical.

Quelques jours auparavant, le Dr Sahbani s'était rendu dans les camps de réfugiés et de déplacés de Kosti avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Cette visite a confirmé l'ampleur des besoins et la pression considérable exercée sur un système de santé déjà exsangue. Malgré le lancement d'une stratégie nationale de reconstruction du secteur sanitaire, l'agence onusienne avertit que son appel humanitaire pour le Soudan n'est financé qu'à moins de 15 %, compromettant la capacité à maintenir les opérations d'urgence.

Les ONG réclament une mobilisation internationale

Sur le front des droits humains, l'inquiétude est tout aussi vive.

Lors de la 62ème session du Conseil des droits de l’homme (3 juillet), une coalition d'organisations soudanaises, africaines et internationales de défense des droits humains a demandé de convoquer d'urgence un débat consacré à El Obeid, estimant qu'une offensive imminente des Forces de soutien rapide (RSF) pourrait déboucher sur de nouvelles atrocités.

Dans une lettre commune, les organisations estimaient que tous les signaux d'alerte observés avant les massacres d'El Fasher étaient réunis. Elles demandaient notamment que la Mission internationale indépendante d'établissement des faits sur le Soudan ouvre une enquête urgente sur les violations commises dans et autour d'El Obeid et que ses moyens soient renforcés afin d'identifier l'ensemble des responsables ainsi que les acteurs extérieurs alimentant le conflit.

 « Marqueurs du génocide » évoqués

Les craintes des ONG sont renforcées par les conclusions publiées cette semaine par la Mission d'établissement des faits mandatée par le Conseil des droits de l'homme.

Son nouveau rapport apporte des éléments supplémentaires sur les violences perpétrées à El Fasher : exécutions massives, enlèvements systématiques de femmes et de jeunes filles, viols collectifs, détentions arbitraires, actes de torture, disparitions forcées et prises d'otages contre rançon. Selon les experts indépendants, ces crimes présentent plusieurs « marqueurs distinctifs du génocide ».

« Les schémas que nous avons documentés à El Fasher constituent un avertissement sans équivoque », souligne Mohamed Chande Othman, président de la Mission. « Encerclement des villes, attaques contre les infrastructures civiles, restrictions de l'accès humanitaire et violences généralisées contre les civils : ces éléments se reproduisent aujourd'hui à El Obeid. » Face à cette évolution, la Mission a ouvert une enquête spécifique sur les violations présumées commises dans cette ville de plus de 500.000 habitants, où vivent également plus de 100.000 personnes déplacées.

Réaction du Conseil des droits de l'homme

Le Conseil des droits de l'homme a adopté le 6 juillet, sans vote, une résolution exprimant sa profonde préoccupation face au risque imminent d'atrocités de grande ampleur à El Obeid.

Le texte demande officiellement à la Mission d'établissement des faits de conduire une enquête urgente sur les violations du droit international des droits de l'homme, du droit international humanitaire et les crimes internationaux qui pourraient y être commis.

Pour les experts des Nations unies, la communauté internationale dispose encore d'une fenêtre d'action. « Les leçons d'El Fasher ne doivent pas être ignorées », avertit l'experte Mona Rishmawi. « Les signes avant-coureurs sont désormais visibles. El Obeid ne doit pas devenir la prochaine scène de crime. »

Au-delà de l'urgence humanitaire, l'appel lancé depuis Genève reste identique : garantir un accès humanitaire sûr et sans entrave, renforcer le financement des opérations de secours, protéger les civils et relancer les efforts diplomatiques en faveur d'une paix durable. Car, comme l'a rappelé le Dr Shible Sahbani, « avant tout, le Soudan a besoin de paix. Sa population attend depuis beaucoup trop longtemps ».