La Nation Bénin...
Le Soudan s'enfonce chaque semaine un peu
plus dans une crise qui conjugue effondrement humanitaire, propagation des
épidémies et menace croissante de crimes de masse. Alors que l'Organisation
mondiale de la santé (OMS) alerte sur une flambée de choléra dans plusieurs
régions du pays, les mécanismes des Nations unies spécialisés dans les droits
humains mettent en garde contre un scénario rappelant les pires heures d'El
Fasher, dans le Darfour, où des exactions susceptibles de relever du génocide
ont été documentées.
«
Depuis plus de deux ans, mon message est malheureusement resté le même : malgré
les efforts humanitaires incessants et le dévouement des autorités sanitaires
soudanaises et du personnel de santé, la situation continue de se détériorer »,
a déclaré à Genève le représentant de l'OMS au Soudan, le Dr Shible Sahbani, à
l'occasion de ce qui constituait sa dernière intervention avant la fin de sa
mission.
La plus vaste crise
humanitaire au monde
Le
constat est implacable. Avec plus de 33 millions de personnes ayant besoin
d'une assistance humanitaire, dont 21 millions nécessitant des soins de santé,
le Soudan demeure la plus vaste crise humanitaire au monde. Plus de 13,4
millions de personnes ont été déplacées depuis le déclenchement du conflit en
avril 2023, dont près de neuf millions à l'intérieur du pays. À cette guerre
s'ajoute désormais une crise sanitaire majeure. Les autorités font face
simultanément à des flambées de dengue, de paludisme, de rougeole, de
méningite, d'hépatite E et, surtout, de choléra. Déclarée le 27 juin après une
résurgence au Kordofan occidental, l'épidémie s'est rapidement propagée au
Kordofan du Nord ainsi qu'aux États du Darfour central et méridional. Plus de
1.330 cas et 114 décès ont déjà été recensés, soit un taux de létalité de 13,7
%, très supérieur au seuil de moins de 1 % considéré comme acceptable par
l'OMS. La saison des pluies fait craindre une aggravation rapide de la
situation. Les inondations et la contamination des sources d'eau créent des
conditions particulièrement favorables à la propagation des maladies hydriques.
El Obeid, nouvelle ligne
de fracture
Les
inquiétudes se concentrent désormais sur El Obeid, capitale de l'État du
Kordofan du Nord, où convergent crise sanitaire, siège militaire et risques de
violations massives des droits humains.
Pour
l'OMS, le système de santé local est proche de la rupture. Les établissements
médicaux sont débordés, l'accès aux soins devient extrêmement limité et les
premiers cas suspects de choléra soulignent l'urgence de renforcer la
surveillance épidémiologique, les capacités de traitement ainsi que
l'approvisionnement en eau potable et en matériel médical.
Quelques
jours auparavant, le Dr Sahbani s'était rendu dans les camps de réfugiés et de
déplacés de Kosti avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés
(HCR). Cette visite a confirmé l'ampleur des besoins et la pression
considérable exercée sur un système de santé déjà exsangue. Malgré le lancement
d'une stratégie nationale de reconstruction du secteur sanitaire, l'agence
onusienne avertit que son appel humanitaire pour le Soudan n'est financé qu'à
moins de 15 %, compromettant la capacité à maintenir les opérations d'urgence.
Les ONG réclament une
mobilisation internationale
Sur
le front des droits humains, l'inquiétude est tout aussi vive.
Lors
de la 62ème session du Conseil des droits de l’homme (3 juillet), une
coalition d'organisations soudanaises, africaines et internationales de défense
des droits humains a demandé de convoquer d'urgence un débat consacré à El
Obeid, estimant qu'une offensive imminente des Forces de soutien rapide (RSF)
pourrait déboucher sur de nouvelles atrocités.
Dans
une lettre commune, les organisations estimaient que tous les signaux d'alerte
observés avant les massacres d'El Fasher étaient réunis. Elles demandaient
notamment que la Mission internationale indépendante d'établissement des faits
sur le Soudan ouvre une enquête urgente sur les violations commises dans et
autour d'El Obeid et que ses moyens soient renforcés afin d'identifier
l'ensemble des responsables ainsi que les acteurs extérieurs alimentant le
conflit.
« Marqueurs du génocide » évoqués
Les
craintes des ONG sont renforcées par les conclusions publiées cette semaine par
la Mission d'établissement des faits mandatée par le Conseil des droits de
l'homme.
Son
nouveau rapport apporte des éléments supplémentaires sur les violences
perpétrées à El Fasher : exécutions massives, enlèvements systématiques de
femmes et de jeunes filles, viols collectifs, détentions arbitraires, actes de
torture, disparitions forcées et prises d'otages contre rançon. Selon les
experts indépendants, ces crimes présentent plusieurs « marqueurs distinctifs
du génocide ».
«
Les schémas que nous avons documentés à El Fasher constituent un avertissement
sans équivoque », souligne Mohamed Chande Othman, président de la Mission. «
Encerclement des villes, attaques contre les infrastructures civiles,
restrictions de l'accès humanitaire et violences généralisées contre les civils
: ces éléments se reproduisent aujourd'hui à El Obeid. » Face à cette
évolution, la Mission a ouvert une enquête spécifique sur les violations
présumées commises dans cette ville de plus de 500.000 habitants, où vivent
également plus de 100.000 personnes déplacées.
Réaction du Conseil des
droits de l'homme
Le
Conseil des droits de l'homme a adopté le 6 juillet, sans vote, une résolution
exprimant sa profonde préoccupation face au risque imminent d'atrocités de
grande ampleur à El Obeid.
Le
texte demande officiellement à la Mission d'établissement des faits de conduire
une enquête urgente sur les violations du droit international des droits de
l'homme, du droit international humanitaire et les crimes internationaux qui
pourraient y être commis.
Pour
les experts des Nations unies, la communauté internationale dispose encore
d'une fenêtre d'action. « Les leçons d'El Fasher ne doivent pas être ignorées
», avertit l'experte Mona Rishmawi. « Les signes avant-coureurs sont désormais
visibles. El Obeid ne doit pas devenir la prochaine scène de crime. »
Au-delà
de l'urgence humanitaire, l'appel lancé depuis Genève reste identique :
garantir un accès humanitaire sûr et sans entrave, renforcer le financement des
opérations de secours, protéger les civils et relancer les efforts
diplomatiques en faveur d'une paix durable. Car, comme l'a rappelé le Dr Shible
Sahbani, « avant tout, le Soudan a besoin de paix. Sa population attend depuis
beaucoup trop longtemps ».
El Obeid au bord du gouffre