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Inflation et crises dans l’Uemoa :Les dépenses militaires accentuent les tensions sur les prix

Economie
L’inflation apparaît de plus en plus comme le reflet des fragilités structurelles de la région marquée par la montée des attaques terroristes et l’alourdissement des dépenses de sécurité L’inflation apparaît de plus en plus comme le reflet des fragilités structurelles de la région marquée par la montée des attaques terroristes et l’alourdissement des dépenses de sécurité

Une récente étude consacrée à l’Uemoa montre que les crises sécuritaires et l’instabilité politique exercent désormais une influence durable sur la dynamique des prix. Dans un contexte où l’inflation réduit le pouvoir d’achat et menace la cohésion sociale, cette situation appelle à revoir les mécanismes économiques.

Par   Claude Urbain PLAGBETO, le 15 mai 2026 à 01h04 Durée 3 min.
#Espace Uemoa

Longtemps analysée sous l’angle monétaire ou des chocs extérieurs, l’inflation dans l’espace Uemoa révèle aujourd’hui une dimension plus politique et sécuritaire. C’est le principal enseignement de l’étude de Roland Kabré, Irifaar Somé et Abdoulaye Siry, publiée en décembre 2025 dans la Revue d’analyse des politiques économiques et financières (Rapef, Volume 8, numéro 2).

Réalisée sur les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) entre 2000 et 2022, la recherche établit un lien direct entre violence, dépenses militaires et tensions inflationnistes. Les auteurs montrent que la stabilité politique n’exerce pas d’effet significatif sur l’inflation à court terme. En revanche, à long terme, une amélioration de la stabilité politique est associée à une augmentation de l’inflation, en raison de son effet stimulant sur l’activité économique. Surtout, l’étude conclut que la violence, les crises sécuritaires et l’accroissement des dépenses militaires contribuent à intensifier les pressions inflationnistes.

Cette analyse intervient dans un contexte régional particulièrement tendu. Depuis 2010, plusieurs pays sahéliens de l’Union, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ont connu des coups d’État militaires. Plusieurs autres tentatives ont été avortées. Dans le même temps, la dégradation sécuritaire s’est accélérée dans le Sahel. Selon le rapport 2023 sur le terrorisme mondial, cité par les chercheurs, la région est devenue « l’épicentre du terrorisme mondial », avec 22 074 morts recensés dans 6 408 attaques entre 2007 et 2022. Le Burkina Faso, avec plus de 8 564 victimes en 2022, figure parmi les pays les plus touchés au monde.

Inflation sous pression

Face à l’insécurité, les États augmentent leurs dépenses militaires, ce qui accentue les déséquilibres inflationnistes. Les chercheurs rappellent, en s’appuyant sur des travaux antérieurs (Gupta et al., 2004), que l’accroissement du risque sécuritaire se traduit généralement par une hausse des dépenses militaires.

Les estimations économétriques confirment cette relation dans l’Uemoa. À long terme, une hausse d’un point de pourcentage des dépenses militaires entraîne une augmentation de 0,20 point du taux d’inflation. Pour les auteurs, ces dépenses réorientent les ressources publiques vers des secteurs non productifs, tout en alimentant les déficits et les tensions sur la demande intérieure.

La violence elle-même exerce aussi un effet inflationniste significatif. Une aggravation de l’instabilité sécuritaire accroît les perturbations des circuits d’approvisionnement, renchérit les coûts logistiques et fragilise l’offre de biens et services. Selon les résultats de l’étude, une hausse d’un point de l’indice de violence entraîne une augmentation de 0,03 point de l’inflation à long terme.

Cette pression sécuritaire s’ajoute aux facteurs déjà identifiés dans la région à savoir dépendance aux importations, volatilité des prix internationaux, chocs pétroliers et fluctuations du taux de change. Des travaux antérieurs sur l’Uemoa soulignaient surtout le poids de « l’inflation importée », notamment à travers les prix internationaux et les cours du pétrole.

Dans ce contexte, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) fait face à un exercice d’équilibre de plus en plus délicat. Après une longue période de relative stabilité, l’inflation moyenne dans l’Union est passée de

2,1 % en 2020 à 3,6 % en 2021, avant d’atteindre 5,8 % au premier trimestre 2023 malgré plusieurs relèvements des taux directeurs.

Vers une refonte des politiques

Ces chiffres restent nettement au-dessus de l’objectif communautaire de stabilité des prix fixé autour de 2 % par la Bceao depuis la réforme institutionnelle de 2010.

Les chercheurs soulignent également que certains déterminants classiques continuent de jouer un rôle important. Le taux de change et l’ouverture commerciale exercent ainsi un effet haussier sur les prix, tandis que la progression du produit intérieur brut (Pib) par habitant contribue à modérer l’inflation en renforçant l’offre de biens et services.

Au-delà du constat, l’étude appelle à une adaptation des politiques économiques dans l’espace communautaire. Pour les auteurs, la lutte contre l’inflation ne peut plus reposer exclusivement sur les instruments monétaires traditionnels.

Ils recommandent « une approche intégrée » combinant stabilité sécuritaire, renforcement de l’offre productive et amélioration de l’efficacité des dépenses publiques. Autrement dit, la maîtrise durable des prix dans l’Uemoa dépendra autant de la politique monétaire que de la capacité des États à contenir l’insécurité et à restaurer un environnement politique stable.

Dans une région où l’inflation affecte directement le coût de la vie et le pouvoir d’achat des ménages, l’enjeu dépasse désormais la seule sphère économique. Il touche à la cohésion sociale et à la résilience des États face à des crises devenues multidimensionnelles.

L’étude met ainsi en lumière une réalité nouvelle : dans l’Uemoa, la stabilité des prix dépend aussi de la stabilité des États.