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Au cœur de l’ajagbé: Comment la grammaire se structure pour nommer un tabou

Culture
La science linguistique aja démontre que l’ajagbé est une langue d’une rigueur remarquable La science linguistique aja démontre que l’ajagbé est une langue d’une rigueur remarquable

La langue est un organisme vivant qui s’adapte, crée et se réinvente pour traduire les réalités de son époque. Dans son étude consacrée au règlement des conflits familiaux en milieu Aja, le linguiste Dr Elie Yébou, enseignant-chercheur au Dslc/Uac, dévoile les trésors de la morphosyntaxe de l’ajagbé. Derrière des mots comme afɔdogbe ou efanlele se cache une mécanique grammaticale d’une grande précision, où les verbes et les noms s’assemblent pour désamorcer les crises sociales.

Par   Roméo TOSSOU (Coll.), le 23 juil. 2026 à 09h34 Durée 3 min.
#Art et culture #langue

Pour le commun des locuteurs, parler sa langue maternelle relève de l’instinct. Pourtant, chaque énoncé obéit à des règles structurelles strictes qui organisent le monde. En s’appuyant sur les théories du linguiste Maurice Houis, Dr Elie Yébou rappelle que l’ajagbé classe ses mots en deux grandes catégories fondamentales : les nominaux (les noms) et les verbaux (les verbes). Mais la véritable magie de cette langue du continuum dialectal gbè réside dans sa plasticité face aux tabous, notamment celui de l’infidélité conjugale.

Comment l’Aja qualifie-t-il l’acte d’adultère sans le nommer de manière vulgaire ? La langue procède par métaphore et par dérivation. Prenons l’énoncé de base : « nyɔnulɔ do afɔ egbe ». L’analyse morphosyntaxique isole ici le sujet nyɔnu (la femme), affecté du nominant -lɔ (l’équivalent de l’article défini « la »). Le cœur du message repose sur le verbe prédicatif do (« planter »), qui s’étend vers une double expansion : afɔ (« le pied ») et egbe (« la brousse » ou « l’ailleurs »). Lorsque ce fait de société est traité par le tribunal des sages, le système linguistique déclenche un mécanisme de dérivation par réduplication. La phrase active se compacte pour donner naissance à un mot nouveau, un syntagme nominal autonome : afɔdogbe. Au cours de ce processus d’intégration, le verbe s’interfixe entre ses deux expansions nominales et la voyelle initiale du mot egbe s’amuït (s’efface) afin de fluidifier la prononciation. L’infidélité est ainsi formalisée en un concept juridique traditionnel.

L’autre curiosité pédagogique révélée par le règlement des conflits en milieu Aja est l’existence de lexèmes verbaux dits « à expansion nécessaire ». Il s’agit de verbes qui, employés seuls, n’ont aucune existence réelle dans la langue et ne permettent pas de former un discours cohérent. Le verbe le (« laver » ou « arrêter ») en est une parfaite illustration. Si vous dites : « Wo a le… » (« On va laver… »), la phrase reste suspendue, vide de sens. Pour exister et produire sa signification psychosociale, ce verbe exige d’être associé au nominal efan (le Fá). C’est ce mariage obligatoire entre le verbe et son expansion nominale qui crée l’action : « le efan », dont le substantif dérivé donne efanlele (l’action de s’exorciser ou de se purifier par le Fá). En décortiquant ainsi les nominants qui marquent le nom et les verbants qui expriment le temps (comme le morphème « a » marquant le procès futur), la science linguistique aja démontre que l’ajagbé est une langue d’une rigueur remarquable. Elle prouve surtout que nos structures grammaticales ne servent pas seulement à communiquer, mais qu’elles portent en elles les fondements philosophiques et doxiques nécessaires à la survie et à l’harmonie de notre civilisation.