La Nation Bénin...
Ce samedi, à l'Hôtel de Ville de Cotonou, j'ai écouté neuf équipes de jeunes présenter les projets imaginés au terme de dix jours d'immersion dans l'univers de l'intelligence artificielle. Les solutions étaient encore perfectibles. Elles devaient l'être. En dix jours, notre ambition n'était ni de former des experts en intelligence artificielle, ni de faire émerger des innovations prêtes à être déployées. Ce qui m'intéressait était ailleurs. Et je l'ai trouvé moins dans les projets eux-mêmes que dans les problèmes qu'ils avaient choisi de traiter.
Ils ne sont pas partis d'un outil. Ils sont partis de chez eux
Comment faciliter la communication d'une personne porteuse d'un handicap auditif avec son environnement ? Donner davantage d'autonomie à une personne vivant avec un handicap visuel ? Savoir qu'une poubelle doit être vidée avant qu'elle ne déborde ? Réguler un carrefour en laissant passer les véhicules d'urgence? Anticiper les inondations à partir du niveau d'eau dans les caniveaux et des prévisions météorologiques ? Accompagner un élève dans son apprentissage ?
Aucun de ces problèmes n'est abstrait. Aucun n'a été trouvé dans un manuel ni suggéré par un tutoriel. Ce sont des réalités que ces jeunes traversent chaque jour, et qu'ils ont regardées autrement.
Trois projets sur neuf portaient sur le handicap. Deux d'entre eux visaient précisément à permettre à une personne sourde ou malvoyante de se déplacer seule et en sécurité dans la circulation de Cotonou. Nous avions voulu faire vivre l'inclusion au sein de l'Academy comme un principe d'organisation ; plusieurs équipes en ont fait, d'elles-mêmes, un objet de conception.
Au fil des présentations, j'ai aussi entendu revenir une même manière de raisonner : nous avons fait un constat ; nous avons décidé d'y remédier ; et à l'avenir, nous prévoyons de… Ce troisième temps est celui qui m'a le plus marqué. Aucune équipe n'a présenté son projet comme achevé. Toutes se projetaient déjà au-delà.
Deux participants, Yarigo Thalès et Grâce Divine, ont tenu à saluer publiquement l'inclusion vécue pendant ces dix jours. Et Grâce Divine a résumé, mieux que je ne saurais le faire, ce que ces équipes avaient cherché :
« Grâce à l'IA, nous pouvons révolutionner la vie de ceux qui vivent avec un handicap visuel ou auditif, et les rendre plus autonomes, en particulier dans la circulation. »
Révolutionner. Le mot est grand, et il faut le laisser tel qu'elle l'a prononcé. Mais ce qu'elle place derrière n'a rien d'abstrait : traverser un carrefour de Cotonou sans dépendre de personne.
La prochaine fracture ne sera pas seulement numérique
Ce que j'ai vu là dépasse largement Cotonou. Cela concerne l'Afrique.
Nous avons longtemps pensé la fracture numérique en termes d'accès : qui est connecté et qui ne l'est pas ? Qui dispose d'un ordinateur, d'un smartphone, d'une connexion, et qui en est privé ? Cette fracture demeure, et la réduire reste une urgence.
Mais l'intelligence artificielle en prépare une autre, plus discrète et sans doute plus déterminante : la fracture entre ceux qui utiliseront passivement des intelligences artificielles conçues ailleurs, à partir de données produites ailleurs, pour résoudre des problèmes définis ailleurs - et ceux qui sauront les comprendre, les questionner, les adapter et les mobiliser pour répondre à leurs propres réalités.
Cette seconde fracture ne se mesure pas en taux d'équipement. Elle ne se comble pas en livrant des ordinateurs.
Nos jeunes seront-ils principalement les utilisateurs africains d'outils développés ailleurs ? Ou seront-ils également capables de partir d'un problème rencontré à Cotonou, Parakou, Natitingou, Porto-Novo ou ailleurs sur notre continent, et de se demander : que pouvons-nous imaginer ?
Un système qui anticipe les inondations à partir du niveau d'eau dans nos caniveaux ne sera conçu par personne d'autre que nous. Il n'intéressera aucun laboratoire lointain. Il ne figurera dans aucune feuille de route mondiale. Il n'existera que si des jeunes d'ici décident qu'il doit exister.
Voilà pourquoi les projets présentés comptent, quelle que soit leur maturité technique. Certains resteront des prototypes. D'autres évolueront profondément. Ce n'est pas le plus important. Ce qui importe est le réflexe qui commence à apparaître : regarder son environnement non plus seulement comme un ensemble de contraintes à subir, mais comme une réalité sur laquelle son intelligence peut agir.
C'est un pouvoir d'agir. Et c'est peut-être la ressource la plus précieuse que nous puissions développer chez notre jeunesse.
Ce que cela exige de l'éducation
Si telle est la fracture qui vient, alors la réponse ne peut pas être de simples classes numériques.
Pendant longtemps, réduire la fracture numérique a légitimement signifié connecter les écoles, mettre des ordinateurs à disposition, enseigner l'informatique, permettre l'accès à Internet. Ces efforts restent indispensables. Mais équiper est nécessaire sans être suffisant, et former à l'usage l'est tout autant. Mettre un ordinateur entre les mains d'un jeune ne suffit plus ; lui apprendre à manier quelques logiciels ou à formuler de bons prompts ne suffit pas davantage.
Un utilisateur très habile d'outils conçus ailleurs reste du mauvais côté de la fracture.
Notre ambition est donc de développer progressivement chez ces jeunes la curiosité, la pensée critique, la capacité à identifier un problème, à chercher, à travailler avec d'autres, à expérimenter, à se tromper parfois, à recommencer et à créer. C'est pourquoi nous avons conçu leur parcours sur quatre années autour de quatre mouvements : Explorer. Approfondir. Concevoir. Inspirer et transmettre.
Cette ambition suppose une vigilance. L'intelligence artificielle fascine parce qu'elle accomplit en quelques secondes ce qui exigeait hier du temps, des connaissances et des efforts. Cette puissance porte une promesse considérable, mais aussi le risque de transformer une assistance intellectuelle en dépendance intellectuelle. L'un des projets présentés m'a d'ailleurs interpellé : ses concepteurs imaginent des coachs utilisant l'IA pour accompagner les élèves, avec une exigence essentielle — que l'IA ne réponde pas à la place de l'enfant, mais l'aide à trouver lui-même son chemin.
Ce sont des adolescents qui ont formulé cette exigence. La bonne question éducative n'est donc plus seulement : « Nos jeunes savent-ils utiliser l'IA ? » Elle doit devenir : « L'usage de l'IA les rend-il davantage capables de penser, d'apprendre, de créer et d'agir par eux-mêmes ? »
C'est la recommandation que j'ai voulu leur laisser à la clôture de cette première session : ne laissez jamais l'intelligence artificielle vous faire oublier la vôtre.
Pourquoi une ville s'occupe-t-elle d'intelligence artificielle ?
La question mérite d'être posée.
Une ville doit assurer la propreté, améliorer la mobilité, entretenir ses infrastructures, lutter contre les inondations, faciliter l'activité économique et améliorer les services rendus à ses habitants. Mais une ville n'est pas seulement faite de routes, de caniveaux, de bâtiments et d'équipements. Elle est d'abord faite de femmes et d'hommes, de leurs compétences, de leur imagination et de leurs possibilités.
C'est pourquoi, dans notre projet « Cotonou 2026-2033 : Changer d'échelle », investir dans le capital humain constitue un levier de transformation à part entière. Car une ville ne change véritablement d'échelle que lorsque ses habitants peuvent eux aussi changer d'horizon.
La Ville n'a évidemment pas vocation à se substituer à l'école, à l'université ou à l'État. Sa valeur ajoutée est ailleurs : dans sa capacité à mettre en relation. L'école et l'entreprise. Les jeunes et les professionnels. Les compétences numériques et les problèmes concrets du territoire. Ceux qui veulent apprendre et ceux qui peuvent transmettre.
C'est cet écosystème que nous avons commencé à construire autour de Cotonou AI Academy, avec les établissements scolaires, les services de l'État, les entreprises, les acteurs du numérique, les formateurs, les familles et nos partenaires.
Et si une ville peut le faire, d'autres le peuvent. Les communes du Bénin partagent la même jeunesse, les mêmes contraintes budgétaires et la même échéance. C'est pourquoi, en tant que président de l'Association Nationale des Communes du Bénin, je souhaite que ce que nous apprenons ici - y compris nos erreurs - soit documenté, partagé et repris, pour être corrigé et amélioré par ceux qui l'adapteront à leur territoire. La fracture qui vient ne se jouera pas seulement dans les capitales.
Commencer, apprendre, améliorer
Il reste énormément à apprendre.
Cotonou AI Academy est un pilote, et nous voulons en conserver l'esprit : expérimenter, évaluer, écouter, corriger, améliorer.
Nous l'avons éprouvé dès les premiers jours. La plupart des jeunes sélectionnés n'avaient jamais manipulé un ordinateur. L'initiation prévue au démarrage a pris nettement plus de temps que nous ne l'avions programmé, parce qu'il fallait nous assurer que chacun disposait des bases nécessaires pour aborder les modules suivants. Nous avons donc avancé plus lentement que prévu sur la suite du parcours.
Cette difficulté n'a rien d'anecdotique, et je tiens à le dire. Elle rappelle que la première fracture, celle de l'accès, n'est pas derrière nous : on ne franchit pas la seconde sans avoir d'abord traité la première. Nous en tirons deux enseignements pour la prochaine session - prévoir un temps d'initiation réellement dimensionné, et travailler avec les établissements en amont plutôt qu'au premier jour.
Nous poursuivrons durant l'année scolaire les rencontres, les moments d'inspiration et le mentorat. Puis viendront les prochaines étapes du parcours. Les soixante jeunes qui viennent d'achever cette première immersion constituent désormais la Cohorte 2026. Ce n'est qu'au terme de leur cheminement qu'ils pourront devenir Pionniers de Cotonou AI Academy.
Cette progressivité est importante. Face à une révolution technologique aussi rapide, deux erreurs nous menacent: croire que nous savons déjà exactement ce qu'il faut faire, ou attendre de le savoir parfaitement avant de commencer. Nous avons choisi une troisième voie : commencer, apprendre, évaluer, corriger et améliorer.
Cette méthode vaut d'ailleurs au-delà de Cotonou AI Academy. Dans un monde où les transformations technologiques s'accélèrent, l'action publique elle-même doit savoir apprendre.
Préparer à ce qui n'existe pas encore
Dans quatre ans, lorsque cette première cohorte arrivera au terme du parcours imaginé pour elle, une partie des outils qu'elle découvre aujourd'hui aura évolué, disparu ou été remplacée.
C'est précisément pourquoi notre objectif ne peut pas être de préparer ces jeunes à un outil. Nous devons les préparer à un monde dans lequel les outils changeront sans cesse. Leur avantage durable sera moins de maîtriser telle ou telle application que de savoir apprendre, questionner, distinguer une réponse plausible d'une réponse juste, collaborer, imaginer et créer. Et surtout, de conserver assez de confiance dans leur propre intelligence pour ne jamais déléguer à une machine la responsabilité de penser et de choisir à leur place.
En regardant ces jeunes chercher comment mieux gérer nos déchets, nos embouteillages ou nos inondations, comment aider un producteur à irriguer son champ, comment accompagner un élève, comment rendre la rue praticable à une personne sourde ou malvoyante, je n'ai pas vu neuf projets aboutis.
J'ai vu des jeunes qui commencent à regarder leur monde en se demandant ce qu'ils peuvent faire pour le transformer. Des jeunes qui ne se placent pas au bout de la chaîne, comme consommateurs d'une technologie décidée ailleurs, mais au commencement d'une autre, comme auteurs de solutions nées ici.
C'est peut-être cela, finalement, préparer notre jeunesse à l'avenir : non pas lui apprendre à deviner le monde qui vient, mais lui donner la confiance, l'intelligence et la capacité d'agir pour contribuer à le construire.
Et si nous y parvenons, alors nous n'aurons pas seulement appris à nos jeunes à utiliser l'intelligence artificielle.
Nous aurons investi dans la leur.
Luc Gnacadja