La Nation Bénin...
De l’investiture de Cotonou aux institutions de Bruxelles, le nouveau président béninois trace une diplomatie qui commence par le voisinage et parle à l’Europe d’égal à égal.
Le 24 mai 2026, sous les lambris du palais des Congrès de Cotonou, un détail a dit plus long qu’un discours. Lorsque furent annoncées les délégations sahéliennes. Les représentants du Niger, du Burkina Faso et du Mali, ces trois pays que les chancelleries occidentales rangent volontiers du côté de la rupture, ont été longuement applaudis. Le Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, dépêché par Niamey, a recueilli les ovations les plus nourries. Dans un Bénin que ses voisins du nord soupçonnaient encore, quelques mois plus tôt, de vouloir les déstabiliser, l’image valait programme.
Romuald Wadagni, investi ce jour-là pour un mandat de sept ans après une victoire à plus de 94 % au premier tour, n’a pas attendu de gouverner pour poser son premier geste diplomatique. Ce geste, il l’a posé dans la composition même de sa cérémonie. Là où d’autres auraient soigné la présence des grands partenaires lointains, lui a fait du voisinage immédiat le cœur du protocole. Les pays limitrophes, ceux de l’Alliance des États du Sahel, les figures de la sous-région : voilà ceux que le nouveau chef de l’État a voulu voir au premier rang. Le panafricanisme, chez lui, ne s’est pas annoncé. Il s’est mis en scène, et il s’est éprouvé dans l’ordre des préséances.
Le voisinage d’abord
Il faut mesurer ce que cette inversion a de délibéré. La tradition diplomatique africaine, héritée d’un demi-siècle d’habitudes postcoloniales, voulait que le président fraîchement élu réserve ses premiers pas aux capitales du Nord, et singulièrement à l’ancienne puissance de tutelle. On allait à Paris comme on rendait une visite obligée, presque un adoubement. Wadagni a renversé la séquence. Ses premiers regards sont allés vers ceux qui partagent une frontière avec le Bénin, vers ceux dont la stabilité conditionne la sienne, vers ce Sahel dont la crise sécuritaire remonte jusque dans le nord béninois, où l’armée affronte une reprise des offensives djihadistes.
Ce choix n’est pas seulement affectif. Il est stratégique. Le Bénin ne peut pas penser sa sécurité sans le Niger, ni son commerce sans les corridors qui le relient au cœur du continent. En faisant du dégel avec les capitales sahéliennes une priorité affichée dès l’investiture, Wadagni a transformé une contrainte géographique en doctrine. « Travailler ensemble» avec les pays voisins, avait-il lancé ce 24 mai. La formule, banale dans la bouche d’un autre, prenait ici le relief d’un engagement, tant les relations avec Niamey s’étaient tendues sous la précédente mandature.
Le panafricanisme dont il se réclame n’est donc pas une incantation de tribune. C’est une méthode qui commence par le plus proche et remonte par cercles concentriques : les voisins immédiats, puis l’espace ouest-africain, puis le continent. L’ordre n’est pas indifférent. Il dit une conviction : « la solidarité africaine se construit d’abord avec ceux que l’on côtoie, avant de s’énoncer dans les enceintes multilatérales », confie le politologue Paul Amoussou.
Plusieurs analystes de la sous-région y voient une lecture lucide des rapports de force. « Le réflexe de tout dirigeant ouest-africain, depuis les indépendances, était de chercher d’abord la validation extérieure. Wadagni inverse la boussole : il sait que sa marge de manœuvre se joue d’abord à ses frontières », observe un autre politologue béninois, qui requiert l’anonymat en raison de ses fonctions universitaires. Pour lui, les ovations réservées aux délégations sahéliennes n’ont rien d’un hasard ou de mise en scène : « C’est un signal calibré, adressé autant à Niamey qu’aux opinions publiques de la région. On dit au Sahel : vous n’êtes pas un problème à gérer, vous êtes un partenaire à retrouver. »
Une chercheuse spécialiste des dynamiques sécuritaires au Sahel, jointe à Dakar, corrobore cette lecture tout en en soulignant l’enjeu : « La profondeur stratégique du Bénin passe par le nord. Sans apaisement avec les États de l’Alliance, il n’y a pas de réponse durable à la pression djihadiste sur la frange septentrionale. Faire du dégel une priorité d’investiture, c’est reconnaître que la sécurité béninoise se pense à l’échelle régionale, pas seulement nationale. » Elle met toutefois en garde contre l’emballement : « La symbolique est forte, mais la confiance avec des régimes souverainistes se mesure à des actes concrets, pas à des applaudissements. »
Bruxelles plutôt que la métropole
Restait la question du rapport au monde extérieur, et c’est là que la démarche de Wadagni a pris toute sa cohérence. Pour son premier déplacement européen, le président béninois n’a pas choisi une capitale. Il a choisi des institutions. À Bruxelles, il est allé rencontrer Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et António Costa, président du Conseil européen. Non pas un palais national, mais le siège d’une Europe pensée comme un ensemble.
La nuance est tout sauf protocolaire. En s’adressant à l’Union plutôt qu’à un État membre en particulier, Wadagni signifie qu’il traite avec l’Europe dans sa totalité et sa diversité, et non avec une relation privilégiée et exclusive héritée de l’histoire. Le Bénin se pose en partenaire de l’ensemble des Européens d’abord; les particularités bilatérales, elles, viendront ensuite, dans un second temps, sans préséance acquise d’avance. La démarche est claire, et elle est souveraine. Elle refuse l’allégeance implicite que tant de premiers voyages présidentiels ont, par le passé, paru entériner.
Ce déplacement n’a rien d’une rupture brutale avec l’Occident, et ce serait mal lire Wadagni que d’y voir un alignement sur les souverainismes de la région. Francophile assumé, l’ancien ministre de l’Économie sait ce que le Bénin doit à ses partenariats internationaux, et son agenda bruxellois, tourné vers le financement de l’investissement, la finance verte et les corridors régionaux, en témoigne. Mais il pose les termes de la relation autrement. L’Europe est un interlocuteur collectif, abordé sur un pied d’égalité, et non une tutelle à laquelle on rend ses devoirs.
Cette grammaire diplomatique n’échappe pas aux observateurs des relations euro-africaines.
« Choisir Bruxelles plutôt qu’une capitale, c’est un acte de langage », décrypte un universitaire spécialiste de ces questions, qui enseigne dans une institution européenne. « Cela signifie que l’on ne traite pas avec une ancienne métropole, mais avec une Union de vingt-sept. Cela déplace le terrain : on quitte la relation verticale et chargée d’histoire pour une relation horizontale, contractuelle, fondée sur des intérêts négociés. » Selon lui, la portée du geste dépasse le seul Bénin : «D’autres dirigeants du continent observent. Si la méthode produit des financements et du respect, elle fera école. »
Un analyste politique basé à Cotonou nuance toutefois la part de continuité : « Il ne faut pas surinterpréter une rupture.
Wadagni reste un pragmatique, formé aux institutions financières internationales. Sa souveraineté n’est pas idéologique, elle est gestionnaire : il négocie mieux en se présentant comme l’interlocuteur d’un ensemble qu’en quémandant une relation privilégiée. C’est moins une posture qu’un calcul d’efficacité. »
Une cohérence d’ensemble
De Cotonou à Bruxelles, le fil est continu. À l’intérieur du continent, le Bénin commence par ses voisins et embrasse la fraternité africaine par les actes. À l’extérieur, il dialogue avec les ensembles plutôt qu’avec les anciennes métropoles, et il le fait en sujet de sa propre politique étrangère. Les deux gestes procèdent de la même grammaire : la souveraineté ne se proclame pas, elle s’ordonne dans le choix des priorités.
Cette cohérence est précisément ce qui retient l’attention des spécialistes. « Ce qui frappe, c’est la grammaire commune entre les deux séquences », résume le politologue béninois cité plus haut. « Le voisinage d’abord à l’intérieur, l’ensemble plutôt que la capitale à l’extérieur : dans les deux cas, on refuse la relation imposée par l’histoire pour lui substituer une relation choisie. C’est cela, le panafricanisme par les actes : non pas un slogan, mais une manière constante de hiérarchiser ses partenaires. »
Reste à inscrire cette promesse dans la durée. Le dégel sahélien demeure fragile, suspendu à la confiance que les juntes voudront bien accorder à Cotonou. Le partenariat européen devra produire des résultats tangibles pour que la posture d’égalité ne reste pas symbolique. Mais le cap, lui, est posé, et il l’a été dès les premières heures du mandat. Romuald Wadagni n’a pas attendu d’avoir un bilan pour dire qui il était. Il l’a montré dans l’ordre de ses visites et dans le choix de ses interlocuteurs. Le panafricanisme, chez ce président, n’est pas un discours que l’on tient. C’est une trajectoire que l’on suit.