La Nation Bénin...
Autrefois, la mendicité est l'apanage des personnes vulnérables. Aujourd’hui, elle s'élargit à des jeunes physiquement aptes, partisans du moindre effort. Un phénomène qui interroge toute une société.
La mendicité des jeunes physiquement aptes prend de plus en plus d'ampleur au Bénin. Ils sont jeunes, debout, téléphone en main, regard fatigué mais corps solide. Aux feux de Dantokpa, de Zongo ou ailleurs, devant les églises, mosquées, bars et restaurants et un peu partout au Bénin, ils tendent la main. Des jeunes de 18 à 35 ans, physiquement aptes, parfois même avec un petit boulot, qui demandent de l’argent à qui veut bien les écouter. La mendicité n’est plus seulement l’affaire des personnes vulnérables. Elle est devenue l’affaire d’une jeunesse qui a la force de travailler mais qui choisit la facilité dans la rue. Ces jeunes développent des stratagèmes pour abuser de la générosité des passants. Au carrefour Togoudo dans la commune d’Abomey-Calavi, un jeune trimballe une moto, casque en main, et réclame de quoi avoir un peu de carburant alors qu’en réalité, il n’en manque pas. Plus loin, un autre, en tenue de chantier et bottes aux pieds, se plaint de ne pas avoir été payé par son patron et demande de quoi manger, alors qu’il ne sort d’aucun chantier. Plus subtil encore, un troisième choisit les endroits clés : devant une banque ou un supermarché. Chemise repassée, chaussures cirées, smartphone en main, il joue le rôle du jeune cadre distrait qui a oublié son portefeuille et promet de rembourser le lendemain. D’autres, installés avec un bol ou un gobelet, vident régulièrement leur récipient dès qu’il commence à se remplir, afin de donner l’illusion qu’aucune pièce n’y est encore tombée. À l’opposé, certains affichent une apparence volontairement misérable. On les retrouve surtout aux grands carrefours de Cotonou, dans la zone de Zongo, où ils misent sur l’émotion et la pitié que suscite leur dénuement apparent. Dans tous les cas, que ce soit par la mise en scène ou le déguisement, l’objectif est de faire croire à une détresse passagère pour soutirer de l’argent.
Les causes du phénomène
Pour comprendre pourquoi ces jeunes valides choisissent la mendicité, il faut analyser les causes. L’Agro-sociologue R. Hekpazo, évoque comme raison, les conditions socio-économiques des ménages, greffées de l'éducation qui demeure le premier cadre de structuration de l’individu. Le spécialiste estime que lorsque des valeurs de travail, de dignité et de responsabilité sont transmises, le jeune apprend à compter sur ses propres efforts pour subvenir à ses besoins. Le milieu dans lequel évolue le jeune mendiant joue ensuite, soit un rôle de renforcement ou de frein. Dans certains quartiers, la mendicité est banalisée, tolérée, parfois même encouragée par la communauté qui donne sans s’interroger sur les conséquences. Plus loin, la mendicité des jeunes aptes trouve ses causes sur le plan psychologique dont deux dimensions se dégagent. « La mendicité répond souvent à un besoin de gain immédiat et à un déficit d’estime de soi. Face aux difficultés économiques, certains jeunes préfèrent la voie la plus courte pour obtenir de l’argent, au détriment de l’effort et de la patience qu’exige tout travail », affirme Anselme Hounyenou Faïhoun, docteur en Sciences de l'éducation et de la Formation. Pour lui, ce choix révèle aussi une faible confiance en leur capacité à produire, à créer ou à s’insérer professionnellement. Il ajoute que certains jeunes s’engagent dans la mendicité à cause de traumatismes ou de fragilités psychologiques non traitées. Abandon parental, violences subies, échecs scolaires répétés, sentiment de rejet. Ces expériences laissent des traces profondes. Le jeune développe alors un sentiment d’incapacité ou de dépendance. Il considère qu’il n’a pas les ressources internes pour réussir autrement. La mendicité devient un exutoire, une façon de survivre sans affronter le monde du travail qui lui paraît hostile.
Plus loin
Le problème n’est pas seulement économique, il est aussi émotionnel. Un jeune blessé psychologiquement cherche d’abord à être reconnu, à être nourri, à être protégé. S’il ne reçoit pas d’accompagnement, il choisit la solution la plus immédiate, même si elle détruit sa dignité sur le long terme. Pour le spécialiste en science de l'éducation, la dimension spirituelle ne peut être ignorée dans le contexte béninois. Il estime que la mendicité trouve parfois sa source dans les blocages spirituels, des sorts, ou un mauvais destin. Même si cette lecture n’est pas scientifiquement prouvée, elle influence fortement la perception du jeune et de son entourage. Anselme Hounyenou Faïhoun nuance que quand tout est attribué au spirituel, l’effort personnel et la responsabilité individuelle reculent. « La spiritualité fait partie de l’identité culturelle, mais elle devient un frein quand elle sert d’alibi à l’inaction », avertit-t-il. Une autre raison forte avancée est la paresse. « Ce sont des jeunes qui ont peur d'essayer, qui ne veulent pas se déranger, qui veulent vivre au dépend des autres », précise Boukary Djibril, ancien transporteur.
Face à ce phénomène, les Béninois ne réagissent pas tous de la même manière. Certains essaient d’aider autrement. Ils proposent du travail, enseignent la vie décente et motivent les jeunes à l’entrepreneuriat. Pour d'autres, la première réaction doit être l’observation. Il faut voir d’abord la situation de la personne qui mendie, analyser si le jeune mendiant est sérieux dans sa manière de demander. L’attitude, le discours, la cohérence du récit donnent des indications sur l’urgence réelle. « Donner de l’argent n’encourage pas toujours la mendicité. Tout dépend du contexte. Quand la mendicité n’est pas une volonté mais la conséquence d’une situation de détresse, refuser d’aider revient à laisser tomber un jeune en difficulté », affirme le spécialiste en science de l'éducation
Anselme Hounyenou Faïhoun. Dans ce cas précis, l’aide financière peut se justifier. Elle permet de sortir d’un moment de crise.
La question de responsabilité
En revanche, quand la mendicité devient une habitude, une routine installée dans le quotidien du jeune, alors chaque pièce donnée renforce le comportement. On entretient le vice au lieu de le corriger. Le jeune finit par croire que la rue est plus rentable que l’effort explique la Sociologue Dona Akouta. « C'est une manière de les encourager dans ce vice, ce qui n'est pas bien pour eux, puisqu'en le faisant, ils vont toujours penser que dans la vie, pour manger, il faut demander au lieu de fournir des efforts et se débrouiller. C'est écrit même dans la Bible, si je peux me permettre de la citer : l'homme mangera à la sueur de son
front », expose la sociologue.
Pour plusieurs personnes, la première responsabilité revient au cercle familial. Chaque jeune mendiant porte le nom d’une famille qui constitue le premier maillon de son éducation. C’est l’image de cette famille qui est mise en jeu quand son enfant tend la main dans la rue. La famille transmet les valeurs, le goût de l’effort, le respect du travail. Un enfant qui grandit en voyant ses parents se lever tôt pour vendre ou travailler à l’atelier comprend que la vie exige des sacrifices. Pour les cas d’orphelins abandonnés, les Ong et les orphelinats doivent prendre le relais, en collaboration avec l’État. Pour le Docteur parfait Mitchaï, incubateur d'entrepreneuriat juvénile et conférencier formateur, l’État a aussi sa part de responsabilité. Il faut à côté de l'école, créer un écosystème pour l'entrepreneuriat juvénile à petite, moyenne et grande échelle. Développer le concept de solidarité afin que les jeunes ne se sentent plus seuls face aux défis de la vie. La mendicité des jeunes physiquement aptes est le reflet de défis plus importants auxquels la société béninoise est confrontée. Elle appelle à une prise de conscience collective et une mobilisation de tous les acteurs pour bâtir une société solide et redonner confiance en l'avenir.
La mendicité portée par des jeunes physiquement aptes interroge les rapports au travail et à la solidarité