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Tribune: « Il faut passer de l'absorption des chocs à la construction de buffers »

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Lotfi Kourdali Lotfi Kourdali

Face aux chocs mondiaux qui se répercutent brutalement en Afrique, de la pompe à essence au prix du blé, le directeur Afrique de l’Ouest de l’Aecf, Lotfi Kourdali, appelle à changer de paradigme. La résilience ne suffit plus : il faut construire des "buffers" de marché en investissant massivement dans les entreprises locales d’énergie, d’agriculture et de production. Pour lui, le capital catalytique n’est pas une aide d’urgence, mais une infrastructure stratégique à déployer quand le privé se retire, afin de rendre les économies moins vulnérables au prochain choc.

Par   Lotfi Kourdali, le 04 mai 2026 à 11h30 Durée 3 min.
#Aecf

Dans l’un des groupes WhatsApp de l’Aecf la semaine dernière, alors que les collègues se préparaient à rentrer chez eux pour les fêtes de Pâques, un message est tombé : les prix du carburant venaient d’augmenter d’environ 30 %. Quelqu’un a plaisanté : « Ceux qui partent au village, faites attention — vous risquez de rentrer à pied en ville. »

C’était drôle, parce que c’était vrai.

Derrière l’humour se cachait une réalité bien connue. Les crises mondiales ne restent jamais longtemps mondiales. En Afrique, elles se traduisent rapidement : à la pompe, dans le coût du transport, dans le prix des denrées alimentaires. Puis elles s’infiltrent dans les décisions quotidiennes : dépenser, investir ou attendre. Et ce sont ces décisions, multipliées à l’échelle de millions de ménages et d’entreprises, qui ralentissent silencieusement des économies entières.

L’économie de l’Afrique subsaharienne s’est contractée de 1,6 % en 2020, marquant sa première récession en 25 ans. Peu après, les prix des engrais ont bondi de près de 80 %, tandis que ceux du blé augmentaient de plus de 60 % à leur pic. Il ne s’agissait pas d’événements de marché isolés, mais bien de signaux de la manière dont la volatilité externe continue d’influencer fortement les trajectoires économiques du continent.

Ce que les crises répétées ont rendu indiscutable, c’est que le problème n’est pas tant le choc lui-même que l’architecture de l’exposition.

Encore et toujours, les perturbations mondiales se transmettent par les mêmes trois canaux : l’énergie, les systèmes alimentaires et la finance. Il ne s’agit pas de vulnérabilités temporaires, mais de points de pression structurels qui alimentent l’inflation, freinent la croissance des entreprises et érodent la confiance des marchés.

Cela impose un changement de paradigme dans les politiques publiques et les stratégies d’investissement.

Le discours dominant sur la résilience s’est trop concentré sur la capacité d’absorption — c’est-à-dire la rapidité avec laquelle les systèmes se remettent après un choc. Cette approche est désormais insuffisante. La priorité stratégique doit être la mise en place de mécanismes de “buffer” de marché : construire des écosystèmes d’entreprises capables de réduire la dépendance aux chaînes d’approvisionnement externes volatiles, de stabiliser l’accès aux biens et services essentiels et de maintenir la capacité productive en période d’incertitude.

C’est là que l’investissement intentionnel dans les entreprises devient un véritable instrument de politique publique.

À l’Aecf, notre thèse d’investissement reconnaît depuis longtemps que des entreprises bien capitalisées dans des secteurs clés font bien plus que générer des rendements. Elles construisent les amortisseurs productifs sur lesquels les économies s’appuient lorsque les marchés externes se contractent.

Notre soutien aux entreprises d’énergie renouvelable décentralisée pendant la crise du Covid-19 a permis aux entreprises et aux ménages de maintenir un accès à une énergie abordable et productive, alors même que les coûts du carburant et de la logistique augmentaient. De même, nos investissements dans l’agriculture intelligente face au climat, la transformation agroalimentaire locale et les systèmes d’intrants alternatifs, durant la crise alimentaire et des engrais, ont renforcé les chaînes de valeur domestiques et accru la capacité des entreprises à répondre à la demande locale. Aujourd’hui, ces entreprises ne se contentent pas de survivre à la volatilité : elles agissent comme des stabilisateurs de marché, réduisant les effets de transmission des chocs sur les ménages, les Pme et les réseaux d’approvisionnement.

La leçon pour les politiques publiques est claire : le capital catalytique doit être considéré comme une infrastructure contracyclique.

Les périodes de volatilité devraient entraîner un déploiement accru de financements mixtes, de garanties et d’instruments de partage des risques vers les entreprises qui assurent la continuité économique. Lorsque le capital privé se retire, les institutions catalytiques ont la responsabilité d’intervenir de manière ciblée, pour restaurer la confiance et soutenir l’investissement là où la valeur systémique est la plus élevée.

Ce n’est pas seulement une stratégie d’investissement. C’est une proposition de politique économique pour une résilience durable.

Les entreprises qui structurent les systèmes alimentaires, l’accès à l’énergie et la production locale ne sont plus des acteurs périphériques du développement. Elles sont des actifs stratégiques de gestion des risques économiques. Investir en elles de manière intentionnelle, en particulier en période d’incertitude, est la clé pour rendre les marchés moins fragiles dans le temps.

Le rôle de l’Aecf est de porter cette transformation en orientant les capitaux vers des entreprises qui ne se contentent pas d’encaisser les chocs, mais qui en réduisent activement l’impact sur l’ensemble de l’économie.

Une autre crise surviendra. La vraie question est de savoir si le capital continuera à réagir après coup, ou si les institutions choisiront d’investir de manière anticipée dans les entreprises qui rendent les économies fondamentalement moins vulnérables avant le prochain choc.

 Director- West Africa,

The AECF