La Nation Bénin...
La crise des droits humains en Haïti a atteint « des niveaux désastreux ». Le constat, sans détour, a été dressé devant le Conseil des droits de l’homme par la Haute-Commissaire adjointe des Nations Unies aux droits de l’homme, Nada Al-Nashif. Son intervention, appuyée par un rapport accablant publié récemment, décrit un pays pris dans un « vortex de violence » où s’entremêlent gangs, forces de sécurité, groupes d’autodéfense et acteurs privés armés.
Entre le 1er mars 2025 et le 15 janvier 2026, au moins 5 500 personnes ont été tuées et 2 600 blessées. Fait particulièrement alarmant : près de 65 % de ces victimes ont été recensées lors d’opérations menées par les forces de sécurité contre les gangs. Plus d’une victime sur cinq a été touchée par des balles perdues, souvent à domicile ou dans la rue.
Dans la capitale, Port-au-Prince, les gangs contrôlent désormais l’essentiel du territoire et étendent leur emprise vers les départements de l’Artibonite et du Centre. Leur stratégie est celle de la terreur : exécutions, enlèvements, rackets, incendies de corps. Les populations qui refusent de se soumettre ou sont soupçonnées de collusion avec les autorités deviennent des cibles.
Le rapport des Nations unies met en lumière une violence diffuse, structurée et profondément enracinée. Les gangs imposent leur loi en affamant les populations, en détruisant infrastructures de santé et écoles, et en contrôlant les axes routiers et maritimes essentiels à l’économie. Les violences sexuelles, notamment, sont utilisées comme arme de domination : plus de 1 570 femmes et jeunes filles en ont été victimes en 2025, majoritairement de viols collectifs. Un chiffre probablement sous-estimé, tant le silence demeure la règle.
Les enfants paient un tribut particulièrement lourd. Recrutés de force, exploités, contraints à commettre meurtres, enlèvements ou extorsions, ils deviennent à la fois victimes et instruments d’un système criminel. Des soupçons de traite d’enfants à des fins d’exploitation criminelle viennent encore assombrir le tableau.
À cette violence des gangs s’ajoute celle d’acteurs censés rétablir l’ordre. Le rapport évoque l’usage « inutile et disproportionné » de la force par les autorités, ainsi que des exécutions sommaires : près de 200 personnes auraient été tuées par la police, parfois sur la base de simples soupçons ou en raison de leur lieu de résidence.
Depuis mars 2025, une société militaire privée étrangère, engagée par le gouvernement haïtien, participe également aux opérations. L’usage de drones et de tirs aériens aurait causé la mort d’au moins 60 civils, dont 13 enfants. « La plupart de ces frappes pourraient constituer des exécutions ciblées », en violation du droit international, souligne le rapport, qui déplore l’absence d’enquêtes judiciaires.
Un État fragilisé, une société disloquée
Dans ce contexte, les groupes d’autodéfense et les foules recourant à la « justice populaire» aggravent encore la situation. Lynchages, exécutions publiques, corps brûlés : près de 600 personnes auraient été tuées par ces groupes, parfois avec la complicité tacite de certains éléments des forces de l’ordre. Cette spirale de violence s’inscrit dans un cadre institutionnel profondément affaibli. Corruption, impunité et défaillance du système judiciaire ont érodé la confiance de la population. Malgré quelques avancées, notamment la création de pôles judiciaires spécialisés, la lutte contre les crimes de masse et le financement des gangs reste embryonnaire. Les conséquences humanitaires sont massives. Plus de 1,4 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays, soit une hausse de 36 % en moins d’un an. Dans des camps de fortune, sans accès à l’eau, à la nourriture ou aux soins, des familles entières survivent dans des conditions précaires. « Les gens luttent chaque jour simplement pour survivre », témoigne William O’Neill, expert désigné sur Haïti, à l’issue d’une mission de 10 jours sur le terrain.
Dans les zones sous contrôle des gangs, des milliers de jeunes vivent enfermés dans une réalité faite de peur et de stigmatisation. « Ils sont pris dans une situation impossible, entre violence et suspicion», observe M. O’Neill. Une jeune fille lui confiait : « Je veux simplement vivre bien et en sécurité, car ceci est mon pays».
Face à ce constat, l’expert plaide pour des réponses qui dépassent la seule logique sécuritaire : programmes de réhabilitation pour les jeunes enrôlés de force, accès à l’éducation et à l’emploi, soutien accru aux institutions de protection de l’enfance. Il évoque également la nécessité de reconstruire un « contrat social déchiré », notamment à travers un accompagnement psychologique des populations traumatisées.
Un appel à la communauté internationale
Les Nations Unies insistent : le rétablissement de la sécurité ne peut se faire au détriment des droits fondamentaux. «Les opérations de maintien de l’ordre doivent respecter le droit international », rappelle Nada Al-Nashif, appelant à un usage strictement proportionné de la force.
Trois priorités émergent: encadrer les opérations sécuritaires, renforcer les institutions judiciaires et protéger les populations, en particulier les plus vulnérables. À cela s’ajoute la nécessité de s’attaquer aux causes profondes de la crise, notamment les inégalités extrêmes et la pauvreté. Mais l’ampleur du défi dépasse les capacités du seul État haïtien. « Un engagement financier et politique soutenu de la communauté internationale est indispensable », insiste le rapport. À défaut, Haïti pourrait basculer définitivement dans un cycle de violence incontrôlable.
À mesure que le pays s’approche « dangereusement du précipice», selon les mots de l’Onu, une question demeure: la communauté internationale saura-t-elle répondre à l’urgence, avant qu’il ne soit trop tard ?
Manifestants à Port-au-Prince, la capitale d'Haïti