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Haïti: Violence des gangs et traite massive d’enfants

International

À Genève, un rapport publié par les Nations Unies sur la situation des enfants en Haïti décrit une traite « brutale et généralisée » par les gangs armés, dont l’emprise s’est considérablement étendue ces dernières années. Loin d’être un phénomène marginal, cette exploitation systématique mine les droits fondamentaux des mineurs et hypothèque, préviennent les auteurs, l’avenir même du pays.

Par   Babylas ATINKPAHOUN, le 23 févr. 2026 à 01h15 Durée 2 min.
#Haïti #Nations Unies

Le document intitulé : "Enfants victimes de la traite par les gangs en Haïti" a été élaboré conjointement par le Service des droits de l’homme du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti et le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme. Il dresse le tableau d’une violence en expansion qui a longtemps été concentrée dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince mais qui, depuis 2023, a gagné les zones rurales périphériques ainsi que les départements de l’Artibonite et du Centre.

Entre janvier 2022 et décembre 2025, sur les 26 188 personnes tuées ou blessées, au moins 806 étaient des mineurs (536 garçons et 270 filles). Près des trois quarts de ces victimes ont été touchées lors d’attaques menées par des gangs. Un quart a péri au cours d’opérations de sécurité, y compris des exécutions sommaires, et 3 % dans des actes de « justice populaire » perpétrés par des groupes dits d’autodéfense.

Au-delà de ces chiffres, le rapport détaille les mécanismes d’un enrôlement massif. La majorité des 26 gangs identifiés dans le pays seraient impliqués dans la traite d’enfants. Les recruteurs exploitent la pauvreté extrême, la désagrégation des institutions et l’exclusion sociale, auxquelles s’ajoute une violence armée omniprésente. Les mineurs sont attirés par la promesse d’un revenu, d’un sentiment d’appartenance ou d’une protection illusoire ; d’autres cèdent sous la menace, la faim ou l’emprise des drogues.

Les garçons sont d’abord affectés à des tâches subalternes, courses, transmission de messages, surveillance des forces de sécurité, collecte d’extorsions, avant d’être contraints, après des rites d’initiation violents, à participer à des enlèvements, des meurtres ciblés ou des destructions de biens. Les filles sont fréquemment victimes de viols, y compris collectifs, d’esclavage sexuel et de travaux domestiques forcés; certaines sont également impliquées dans des activités criminelles.

« Les enfants en Haïti sont privés de leur enfance et de leur avenir», a déclaré le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, soulignant l’impact « dévastateur » de ces pratiques sur la stabilité du pays. Les estimations des Nations Unies indiquent que plus de 500 000 enfants vivent aujourd’hui dans des zones sous contrôle des gangs, tandis que la violence a contraint plus de 1,4 million de personnes à fuir leur domicile, dont plus de la moitié sont des enfants.

Réponse sécuritaire

Les enfants enrôlés sont trop souvent considérés comme des délinquants plutôt que comme des victimes. Certains ont été sommairement exécutés par des policiers ou tués par des groupes d’autodéfense. Les Nations unies rappellent que les opérations de lutte contre les gangs, y compris celles de la Force de répression des gangs récemment créée, doivent se conformer strictement au droit international des droits humains et aux engagements pris dans le protocole signé en 2023 entre le gouvernement haïtien et l’Onu pour la prise en charge des enfants associés aux groupes armés.

Dans les zones sous contrôle des gangs, des établissements ne peuvent fonctionner qu’en versant des « taxes » aux chefs criminels; parfois, ces derniers prennent en charge les frais de scolarité en échange de l’implication des enfants dans leurs activités. Malgré ces entraves, les autorités et leurs partenaires internationaux soutiennent la fréquentation scolaire par des cantines, la réhabilitation d’écoles ou des transferts monétaires aux familles. Des initiatives d’éducation civique, comme celles de la police communautaire, tentent de renforcer la résilience des jeunes face à l’influence des gangs.

Les auteurs du rapport appellent à une stratégie globale fondée sur les droits humains, articulée autour de sept piliers: renforcement de la protection sociale, consolidation des écoles comme espaces sûrs, développement d’opportunités professionnelles pour les jeunes, amélioration des pratiques policières, priorité à la réhabilitation des enfants plutôt qu’à leur punition et lutte accrue contre l’impunité. La question des armes est également cruciale. L’afflux illicite d’armes à feu alimente le pouvoir des gangs. Les Nations Unies exhortent à un renforcement des contrôles douaniers, à la mise en œuvre de la stratégie nationale de désarmement adoptée en 2021 et à l’application stricte de l’embargo onusien sur les armes.

En avril 2025, le gouvernement haïtien a approuvé la création de deux pôles judiciaires spécialisés, avec l’appui de l’Onu et de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, afin d’enquêter sur les violations graves des droits humains, dont la traite d’enfants. Reste à transformer ces engagements en résultats tangibles.

« Les enfants doivent être au centre de notre réponse à la crise sécuritaire », a insisté Carlos Ruiz Massieu, représentant spécial du secrétaire général de l’Onu en Haïti. À défaut, préviennent les Nations unies, la spirale actuelle risque d’enfermer durablement le pays dans un cycle de violence dont les premières victimes sont déjà les plus jeunes.