La Nation Bénin...
À l’occasion des Vodun Days, Mahougnon Kakpo, ancien ministre, député, professeur d’université et président du Comité national des rites Vodun, livre une lecture à la fois historique, spirituelle et citoyenne. Entre préservation des rites, transmission des savoirs endogènes et rayonnement culturel et touristique du pays, il éclaire sur les enjeux profonds des Vodun Days et leur portée pour l’identité nationale et la valorisation du potentiel du pays.
Depuis trois ans, le Bénin expérimente les Vodun Days, événement grandiose à multiples facettes. Pourquoi avoir initié un tel événement ?
Les Vodoun Days constituent un événement majeur de la célébration du Vodun au Bénin et quand je parle de la célébration du Vodun, je parle de la promotion du Vodun au niveau du tourisme religieux. Parce que le gouvernement du Bénin, dans sa stratégie de développement sur le plan économique, a décidé de faire la promotion du tourisme. Avant 2016, le tourisme n'existait presque pas au Bénin. Mais à partir de 2016, lorsque le président Patrice Talon a pris les rênes du pays, il a mis en place un programme d'action du gouvernement. Et ce programme d'action du gouvernement a mis un accent particulier sur le tourisme religieux et le religieux, c'est autour du Vodun. Vous savez que le Vodun est en réalité la culture du Bénin et quoi qu'on dise, le Vodun a connu des assauts de la colonisation. Avant la colonisation française, il y avait la colonisation islamique, qui avait jeté sur le Vodun du discrédit. Le Vodun était donc considéré comme étant du fétichisme, et c'est d'ailleurs le mot par lequel on désignait le Vodun en français. C'est-à-dire le fétiche, qui est un mot portugais, el feticho, qui signifie artificiel, superficiel, ce qui n'a aucune valeur. C'était de bonne guerre, vous pouvez le comprendre, parce que le colonisateur qui est venu avec la croix a besoin d'imposer sa croix.
Vous déplorez souvent les termes utilisés et pourquoi les trouvez-vous péjoratifs ?
Pour imposer le christianisme, il faut faire comprendre à ceux qui sont les autochtones, qui étaient appelés en ce moment-là les indigènes, que ce qu'ils pratiquaient comme culture et comme religion n'avait aucune valeur. D'où l'utilisation des termes péjoratifs, comme le fétiche, le diable, le charlatanisme, et tout ce que vous pouvez imaginer et qui contribue à dévaloriser et à amoindrir la valeur du Vodun. Par conséquent, il avait été institué le système que l'on connaît et qui est appelé le système des Trois M. Et là je suis dans la colonisation française. Le système des Trois M, c'est les marchands, les missionnaires et les militaires.
Le système colonial, c'est-à-dire le protocole colonial qui avait été établi, a imposé les marchands qui venaient pour faire les trocs, les échanges, avec les éléments culturels et cultuels autochtones. Ensuite, il y avait les missionnaires qui étaient venus avec la croix pour imposer la religion chrétienne. Cette religion-là était considérée comme la religion du maître et on faisait comprendre à tout le monde que c'était la religion qu'il fallait adopter pour aller au ciel et que tout ce qui existait n'était que des diables. C'est ainsi qu'après la colonisation, ceux qui avaient été moulés dans cette religion et qui n'étaient plus les colonisateurs avaient pris le pas en continuant ce que le colonisateur lui-même avait commencé. On nous enseignait que le Vodun n'était rien et que c'était la sorcellerie. Mais nous avons constaté que malgré tout cela, le Vodun a résisté.
Justement. Expliquez-nous pourquoi et comment ?
Le Vodun devrait résister parce qu’il est la culture des populations. Avant d'être une religion, il est la culture authentique des populations et c'est cette culture qui est pratiquée et qui a survécu à la religion. Aujourd'hui, nous sommes dans le processus de développement et de la construction d'une économie et c'est cela qui est valable. Parce que pour construire un État moderne, vous avez besoin d'avoir une économie moderne. Et l'économie se construit également autour du tourisme. Aujourd'hui, il y a des pays qui vivent sur la base du tourisme. Le tourisme religieux fait partie des éléments essentiels de l'économie de certains pays. Le gouvernement du Bénin a voulu construire autour du tourisme et c'est autour du tourisme religieux, et en particulier autour du Vodun, une économie.
C'est pour cela que depuis 2016, nous avons changé le format initial qui existait avec le 10 janvier, la fête des religions traditionnelles. C'était une seule journée qui était célébrée. Mais le gouvernement a proposé, sur la base des aspirations des communautés Vodun, qu'au lieu d'une seule journée, que nous ayons trois jours. La législation a fait son travail, et nous en sommes là. Il y a eu également la nouvelle vision autour de cette journée du 10 janvier, avec le nouveau format que nous avons aujourd'hui, qui est ce que nous appelons les Vodun Days.
Vous semblez dire que le Vodun a désormais un nouveau visage Ceux qui avaient eu des informations, des idées péjoratives sur le Vodun, n'ont qu'à venir eux-mêmes voir ce que c'est que le Vodun. Il se dit que le Vodun, c'est de la sorcellerie, c'est de la méchanceté, c'est de la saleté, c'est n'importe quoi. Vous venez voir à Ouidah le Vodun et vous allez faire vous-même votre propre idée sur ce que c'est que le Vodun. Je pense que vous avez déjà commencé à changer vos idées, parce que vous avez vu le Vodun dans ses habits naturels, dans ses expressions naturelles, dans sa beauté et vous avez compris que le Vodun génère plusieurs arts. Les arts littéraires, les arts de la rue, les arts de la mode, les arts culinaires, …tout cela, c'est dans le Vodun. Le panégyrique est une forme d'art, la poésie, la danse, la chorégraphie.
En découvrant cela, vous effacez de votre mémoire toutes les idées péjoratives que vous aviez eues sur le Vodun. Voilà l'un des objectifs essentiels que poursuit l'organisation des Vodun Days, et en venant participer à cela, nous contribuons à la promotion de notre propre culture, parce que aujourd'hui le Vodun est devenu une religion universelle.
Comment faire la part des choses, selon vous?
Le gouvernement du Bénin contribue à élever et à faire la promotion de la culture et non du culte. Ne l'oubliez jamais, nous sommes dans un pays laïc et ce qui se fait ici, ce n'est pas la promotion d'une religion. C'est plutôt la promotion de la culture Vodun. Le peuple béninois est un peuple obligatoirement de culture Vodun. Que l'on veuille ou pas, que l'on soit de confession Vodun ou pas, l'on est de culture Vodun à partir du moment où l'on est au Bénin parce que, dans toutes les collectivités, notre façon de vivre, notre façon de faire les baptêmes, notre façon de donner les noms aux enfants, notre façon d'enterrer nos morts, notre façon de rire, notre façon de nous habiller, notre façon de couper nos cheveux, nous sommes dans le Vodun, à moins que l'on ne sache pas réellement ce que c'est que le Vodun. C'est pour cela que vous devez être fiers de participer aussi Vodun Days édition 2026.
Parlons un peu de la participation et de la présence des femmes au cœur de ce culte !
Je peux vous dire que le Vodun est une religion de la femme. Je dis bien, le Vodun est une religion de la femme, contrairement à la plupart des autres religions. Regardez, dans certaines religions, les femmes sont reléguées derrière. Dans d'autres religions, la femme ne peut jamais occuper le niveau le plus élevé dans la hiérarchie. Mais dans le Vodun, de la base jusqu'au sommet, vous avez la femme. La femme peut avoir le grade supérieur dans le Vodun. D'abord dans nos maisons, dans nos collectivités, lorsque vous allez dans la maison, et que vous n'avez pas la femme, vous ne pouvez même pas dire une petite prière.
C'est la femme qu'on appelle la Tangnin-non qui vient dire la prière. Lorsque vous n'avez pas la tante pour dire la prière, vous allez prendre une petite fille de la maison. Et elle est présente, on dit que c'est elle qui dit la prière, parce que c'est la femme. Dans nos couvents, celles qui composent les chansons, les créateurs des chansons, en réalité des chansons Vodun, que les arts modernes récupèrent aujourd'hui, de même que les danses, ce sont les femmes. Les panégyriques, ce sont les femmes qui les disent. Les rituels les plus compliqués, ce sont les femmes. Les secrets les plus confidentiels, ce sont elles qui l’ont dans le Vodun. Vous comprenez que lorsque vous enlevez la femme dans le Vodun, vous n'avez pas le Vodun.
On note aussi que le Vodun fait beaucoup dans l’écologie. Pourquoi?
Le Vodun est une religion qui fait la promotion de l'écologie. Et quand je parle de l'écologie, je parle des espèces animales et forestières. Il y a certaines espèces animales qui sont considérées comme étant des Vodun. Nous sommes ici dans la forêt de Kpassè et nous sommes à Ouidah. Nous avons un symbole fort qui est le temple du Python. Le python est une espèce rare, une espèce essentielle, fondamentale. Le Vodun fait partie des religions qui préservent cette espèce en la rendant Vodun.
Lorsque nous allons au niveau de la flore, nous sommes ici dans la forêt, il y a des espèces qui sont considérées comme des espèces sacrées, donc des espèces Vodun. Même au niveau des plans d'eau, le Vodun est abrité. A des moments donnés, l'on ne peut même pas pêcher dans tel étang, dans tel lac, dans telle rivière, dans tel fleuve pour préserver les espèces halieutiques qu'il y a dans ces plans d'eau. Vous comprenez que le Vodun a le souci de l'écologie et fait partie des religions universelles qui préservent les éléments de la nature. Même au niveau de l'agriculture, avant de commencer l'agriculture, il y a des rituels. Ces rituels agraires sont pour demander l'autorisation, la permission à la terre avant de commencer à la labourer.
Que répondez-vous à ceux qui pensent que les Vodun Days, c’est du gaspillage de ressources?
Ils n'ont pas l'esprit du développement économique. On crée plutôt une économie en organisant les Vodun Days. Une économie nationale et une économie autour du tourisme. Le pays a pris son envol de façon irréversible sur le plan touristique, grâce aux Vodun Days. Et vous devez en être fiers.
Mahougnon Kakpo