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De la sortie solennelle de l’empereur au rasage des princes, en passant par les prières sur les tombes des anciens souverains, chaque séquence de la Gaani renvoie à un pan de l’histoire, de la spiritualité et de l’organisation de l’Empire de Nikki. Décryptage d’une cérémonie dont la dimension dépasse largement le folklore avec le secrétaire de la Cour impériale, Tassou Yerima Mounirou.
A première vue, la Gaani offre le visage éclatant d’une grande fête populaire. Les foules convergent vers Nikki, les chevaux paradent, les tambours résonnent, les trompettes retentissent et les costumes traditionnels donnent à la cité impériale des allures de théâtre à ciel ouvert. Mais derrière cette effervescence se joue une toute autre histoire. A Nikki, la Gaani n’est pas seulement une fête. Elle est aussi un moment de mémoire, de communion et de transmission. La cérémonie met en scène, dans un ordre remarquable, des gestes, des prières, des déplacements et des hommages qui renvoient aux ancêtres, aux anciens empereurs et aux épisodes fondateurs de l’histoire impériale. «La fête de la Gaani est une fête à la fois culturelle et cultuelle », explique Tassou Yérima Mounirou, secrétaire de la Cour impériale de Nikki. Selon lui, cette célébration existe depuis plus de sept siècles et constitue aujourd’hui un rendez-vous destiné à « faire valoir et valoriser » les mœurs et traditions héritées des ancêtres.
Plusieurs siècles de mémoire
La première singularité de la Gaani réside dans son pouvoir de rassemblement. La cérémonie dépasse largement les limites administratives de la ville de Nikki. Elle convoque une communauté historique plus vaste, issue de l’ancien espace couvert par l’Empire. Du côté de l’Est, notamment au Nigeria, la célébration regroupe les communautés de Kwara state, Yashikira, Ilésha et Boussa, les quatre Nord. D’autres viennent du Niger ainsi que du Togo. Cette dimension donne à la Gaani une portée identitaire particulière. Elle devient, le temps de la célébration, un espace de retrouvailles entre communautés dispersées, mais rattachées à une même mémoire historique. Baatombu, Wassangari et communautés apparentées, Boo, Peul, Nago et des sympathisants de la culture traditionnelle ; tous prennent part à cette grande célébration.
Les communautés de l’ancien empire au rendez-vous
Le rassemblement est également marqué par une relation particulière à l’empereur. Selon le secrétaire général de la Cour impériale, les rois présents viennent lui faire allégeance et lui présenter leurs hommages. Ceux qui ne peuvent effectuer le déplacement se font représenter par un ministre. Le geste est loin d’être anodin dans la logique de la cérémonie. La présence à Nikki traduit une forme de reconnaissance de l’autorité impériale et de fidélité à l’institution. Le roi vient avec un cadeau et se présente à l’empereur pour lui signifier qu’il a répondu à son invitation. La Gaani apparaît ainsi comme un moment où se réactive symboliquement le lien entre le centre impérial et les différentes composantes de cet ancien espace politique.
Le parcours rituel de l’empereur
L’un des temps forts de la cérémonie est la sortie de l’empereur de son palais. Mais derrière le caractère spectaculaire de cette séquence se cache un parcours rigoureusement structuré. Lorsque l’empereur quitte son palais, les tambours sacrés résonnent. Les trompettistes entrent également en scène. Leur rôle ne consiste pas simplement à accompagner la procession. Ils font l’éloge des ancêtres, rappellent leurs exploits et célèbrent également l’empereur. Cette séquence sonore est destinée à lui donner le courage nécessaire pour entreprendre son parcours rituel. L’empereur se met alors en route. Plusieurs sites l’attendent, chacun étant associé à des prières, des invocations et à un épisode particulier de l’histoire impériale.
Le son des tambours sacrés et des trompettes donne donc le signal du départ. Mais leur fonction dépasse l’animation de la cérémonie. Les trompettistes font le panégyrique des ancêtres et rappellent à l’empereur ce qu’ont accompli ses grands-parents et ses prédécesseurs. Ils l’accompagnent symboliquement dans son parcours en convoquant la mémoire de ceux qui ont construit l’histoire impériale. Le rituel apparaît ainsi comme une rencontre entre le souverain vivant et ceux qui l’ont précédé.
Le premier arrêt du Sinaboko (empereur) est chez l’imam. Il descend de son cheval et reçoit la prière de ce dernier avant de poursuivre son parcours vers le deuxième site qui est le Tem Yakourou Bakarou. Le Tem Yakourou Bakarou est présenté comme un grand lieu de culte, administré par un Bariba, où le Sinaboko (Empereur) rend hommage aux ancêtres. Le responsable du site met de l’eau dans une calebasse avant de procéder aux prières et aux invocations. La suite du parcours conduit l’empereur sur le site du Dakirou, un fossé funeste.
Dakirou, la mémoire d’une épreuve
À Dakirou se trouvent deux tombes associées à deux personnages, l’empereur Sero Kora et sa tante. Selon le récit fait par le secrétaire général de la Cour impériale, les deux se seraient enfoncés sous terre à la suite d’une grande déception. L’épisode est lié à une guerre opposant les Wassangari aux Peuls du Nigeria. Un colporteur leur aurait annoncé un échec qui, en réalité, n’avait pas eu lieu. Lorsque l’empereur apprit la fausse triste nouvelle, il aurait vécu cet épisode comme une honte, considérant qu’il avait failli face aux Peuls. La visite de Dakirou inscrit ainsi dans le rituel du parcours de l’empereur, la mémoire d’une épreuve. Comme quoi, la Gaani conserve aussi le souvenir des épisodes douloureux.
Les tombes des anciens souverains au cœur du rituel
Après Dakirou, le Sinaboko se rend sur la tombe de Farou Monso, présenté comme le premier fils de l’empereur Zime Sovidia. Selon les récits, Farou Monso, après le décès de son père, n’a pas attendu les funérailles avant de s’autoproclamer empereur. Il est mort de la rougeole. L’empereur actuel se rend sur ce site pour prier afin que de tels événements ne se reproduisent plus. Le parcours se poursuit ensuite chez Kpé Lafia Gambarou Souwarou, présenté comme le premier empereur de la dynastie Lafiarou. L’empereur prie au niveau de sa tombe et reçoit ses bénédictions.
La prochaine étape le conduit chez Bakpélou, présenté comme le premier empereur de la dynastie Bassi. Selon Tassou Yerima Mounirou, plusieurs empereurs s’étaient succédé et, à la suite de différents décès, le palais de Nikki avait été déserté. Bakpélou aurait alors reconstitué l’empire en faisant revenir les filles et fils de la culture baatonu, notamment les Wassangari. Son évocation dans le parcours rituel renvoie ainsi à un moment de reconstruction et de rassemblement. Après Bakpélou, l’empereur se rend sur le site de l’ancien palais, où il accomplit les rituels nécessaires avant de reprendre la route vers son palais.
Le retour du Sinaboko
Le passage par l’ancien palais constitue une autre séquence importante du parcours. L’empereur quitte ensuite ce lieu pour regagner son palais. A son arrivée, il passe à nouveau devant les tambours sacrés. Les instruments résonnent tandis que les trompettistes annoncent son retour. Ce retour est présenté comme une victoire : l’empereur a achevé son parcours rituel sain et sauf, sans incident. Il se retire alors dans sa maison pour accomplir d’autres rituels. Trente à quarante minutes plus tard, l’empereur ressort et va dans sa case. Il s’assoit pour observer ses fils, ses frères et ses petits-fils venir à tour de rôle manifester leur amour et leur joie après son parcours. Chacun passe devant les trompettistes et les joueurs de tambours sacrés jusqu’à ce que toute la famille ait défilé. Après le parcours sur les lieux de mémoire de l’empire, la cérémonie retrouve ainsi une dimension familiale et dynastique. La succession de ces lieux donne au parcours rituel la forme d’une véritable traversée de la mémoire impériale.
Le rasage des princes, un rite de transmission
Le lendemain du parcours rituel de l’empereur se déroule le rasage des princes et des princesses. La cérémonie est conduite par la reine Gnon Kogui et concerne les princes et princesses issus des cinq dynasties qui composent l’Empire de Nikki. Mais le geste ne se limite pas à une coupe des cheveux. « C’est un baptême », explique Tassou Yerima Mounirou. Le rituel permet de donner un nom traditionnel aux princes et princesses. Lors de cette cérémonie, le nom attribué porte un sens particulier. A en croire le secrétaire de la Cour impériale, le nom Kora, par exemple, représente une vaste étendue d’eau et renvoie à une personne présentée comme ouverte d’esprit et très tolérante. Zimé porte le symbole du Caïman. Il incarne la patience stratégique mais la puissance cachée. Saka, pour sa part, symbolise l’épine: lorsqu’on la piétine, elle réagit. Ces noms ne sont donc pas de simples appellations. Ils véhiculent une image, un caractère et un enseignement. La cérémonie devient dès lors un mécanisme de transmission de valeurs et de représentations.
La Gaani, une mémoire qui se perpétue
La dimension spirituelle de la Gaani ne s’arrête pas aux lieux visités. Au cours du parcours, l’empereur tient une calebasse ayant servi aux invocations. Les prières portent sur la santé, la prospérité et la longévité de la communauté, mais également pour le pays et les participants venus de différentes contrées. Les invocations prennent également en compte des préoccupations très concrètes : mariage, maternité, emploi, protection de la famille et stabilité professionnelle. L’eau ayant servi au rituel est ensuite recherchée par certains participants, qui souhaitent s’en laver le visage ou la tête, voire la boire. Cette eau est considérée comme purifiée et susceptible de transmettre une part de bénédiction.
L’un des temps forts de la Gaani est la sortie de l’empereur de son palais; et derrière le caractère spectaculaire de cette séquence se cache un parcours rigoureusement structuré