La Nation Bénin...

Enjeux climatiques: Les grands polluent, l´Afrique doit-elle les imiter ?

Tribune
Dr Sylvestre DJOUAMON Dr Sylvestre DJOUAMON

Les pays riches rouvrent des centrales à charbon, exploitent encore les énergies fossiles et semblent parfois faire passer leurs intérêts économiques avant leurs engagements climatiques. Faut-il en conclure que l'Afrique devrait suivre le même chemin au nom de son développement ? Derrière cette question, aussi séduisante qu'elle puisse paraître, se cache un choix de société : reproduire les erreurs des autres ou construire un modèle énergétique adapté à ses propres réalités. Entre exigence de développement et responsabilité environnementale, le débat mérite d'être posé sans passion, mais sans naïveté.

 

Par   Dr Sylvestre DJOUAMON, le 17 juil. 2026 à 09h02 Durée 3 min.
#Changement climatique

Une publication récente sur les réseaux sociaux a retenu mon attention. Son auteur y affirmait qu’aux États-Unis d’Amérique, les centrales à charbon reviennent en force afin de produire une électricité moins coûteuse. Il en déduit qu'il est donc injuste d'interdire aux pays africains d'exploiter leurs propres gisements de charbon et d'énergies fossiles alors que les grandes puissances y recourent dès que leurs intérêts économiques l'exigent.

Son raisonnement est simple. Le développement économique de l'Afrique passe par une énergie abondante et bon marché. Dès lors, pourquoi nous, Africains, nous priverions-nous d'une ressource dont disposent certains de nos pays ? Pourquoi ne pas former davantage d'ingénieurs et de techniciens capables de développer cette filière énergétique ?

À première vue, l'argument est séduisant. Il est incontestable que le déficit énergétique demeure l'un des principaux freins à l'industrialisation du continent. Il paraît indéniable que, sans électricité accessible, il n'y a ni transformation locale des matières premières, ni compétitivité des entreprises, ni création durable d'emplois. Le développement exige incontestablement une énergie disponible et à un coût supportable.

Mais la vraie question est ailleurs. Le fait que les États-Unis ou d'autres pays rouvrent certaines centrales à charbon suffit-il à faire de cette énergie un modèle à suivre ? Les grandes puissances ont-elles toujours raison parce qu'elles sont puissantes ?

Le monde fonctionne, hélas, selon un rapport de forces. Les plus riches imposent souvent des règles qu'ils appliquent eux-mêmes avec une grande flexibilité lorsque leurs intérêts stratégiques sont en jeu. Cette réalité est frustrante, parfois révoltante. Elle ne doit cependant pas nous empêcher de réfléchir avec lucidité.

Le charbon et les énergies fossiles sont-ils aujourd'hui des solutions d'avenir ou des solutions de facilité ? Si ces énergies sont reconnues comme l'une des principales causes du réchauffement climatique, peut-on raisonnablement considérer qu'il suffirait que d'autres continuent à les utiliser pour que nous fassions de même? Copier une erreur ne la transforme pas en bonne décision.

Le mauvais exemple des puissants ne devient pas une règle

Cette logique mérite d'être poussée jusqu'au bout.

On nous explique depuis des années que le glyphosate présente des risques pour la santé humaine et pour les écosystèmes. Faudrait-il conclure que, parce que certains pays continuent d'en produire ou d'en utiliser, l'Afrique devrait renoncer à toute prudence ?

Même réflexion à propos des sachets plastiques. Plusieurs États africains ont engagé une lutte courageuse contre leur prolifération. Pourtant, ailleurs, leur production reste massive et leur consommation peu réglementée. Devrions-nous abandonner nos efforts au simple motif que d'autres polluent davantage ?

Cette manière de raisonner est dangereuse. Elle revient à dire : « Puisque les grands salissent la maison commune, pourquoi nous priverions-nous de salir notre propre cour ? »

Le développement ne peut pas être fondé sur la reproduction systématique des erreurs des autres. Les pays industrialisés ont construit leur prospérité en exploitant massivement les énergies fossiles. Aujourd'hui, ils consacrent des milliards de dollars à réparer les dégâts environnementaux qu'ils ont eux-mêmes provoqués. L'Afrique, elle, ne dispose ni des mêmes ressources financières ni des mêmes capacités technologiques.

Le continent africain subit déjà les conséquences du dérèglement climatique

Le paradoxe est cruel. L'Afrique est l'un des continents qui contribuent le moins aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais elle figure parmi les premières victimes du dérèglement climatique.

Quelques pluies exceptionnellement abondantes suffisent désormais à provoquer des catastrophes. Au Ghana, au Togo, au Bénin, des familles perdent leurs proches, des habitations sont détruites, des routes sont coupées et des activités économiques paralysées. Chez nous, il suffit parfois qu'un pont soit endommagé pour désorganiser pendant plusieurs jours la circulation vers l'hinterland.

Dans les grands pays industrialisés, les moyens financiers et techniques permettent généralement de réagir plus rapidement. Les secours sont massivement mobilisés, les infrastructures sont reconstruites et les victimes bénéficient de dispositifs d'indemnisation. En Afrique, les conséquences humaines et économiques sont souvent beaucoup plus lourdes.

La même réalité s'observe lors des vagues de chaleur. En Europe, certaines compétitions sportives sont interrompues afin de protéger les athlètes contre les risques de déshydratation. Chez nous, combien de familles peuvent simplement se permettre de dormir sous un climatiseur lorsque les températures deviennent étouffantes ?

Cela signifie-t-il que les pays riches sont irréprochables? Certainement pas. Ils portent une responsabilité historique majeure dans la crise climatique. Ils doivent honorer leurs engagements en matière de financement de la transition énergétique, de transfert de technologies et d'accompagnement des pays africains.

Mais cette injustice ne doit pas nous conduire à transformer leurs erreurs en modèle.

L'Afrique a incontestablement droit au développement. Elle a besoin d'énergie, d'industries, d'emplois et d'infrastructures modernes. Toutefois, ce développement peut s'appuyer davantage sur les ressources dont elle dispose en abondance : le solaire, l'hydroélectricité, l'éolien, la biomasse ou encore le gaz naturel comme énergie de transition. Le véritable défi consiste à construire un modèle énergétique adapté à nos réalités plutôt qu'à reproduire celui des pays qui cherchent eux-mêmes à en sortir.

La morale de Les Animaux malades de la peste de Jean de La Fontaine demeure d'une étonnante actualité: « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Les puissants bénéficient souvent d'une indulgence que les plus faibles ne connaîtront jamais.

Cette injustice existe. Elle ne disparaîtra pas demain. Mais elle ne nous oblige pas à imiter les mauvaises habitudes des plus forts. Le véritable défi de l'Afrique n'est pas de polluer comme les autres ; il est d'inventer son propre chemin de développement, avec intelligence, responsabilité et clairvoyance?

Enseignant-chercheur au département des Lettres Modernes Expert en Droit international comparé de l’environnement