La Nation Bénin...

Accord Ue– Mercosur: Des stratégies intégrées pour une version moderne de la diplomatie économique

Messages
Ambassadeur Dr. Théodore C. Loko Ambassadeur Dr. Théodore C. Loko

L’accord Ue - Mercosur illustre la place centrale de la diplomatie économique contemporaine : comment concilier ouverture commerciale, valeurs politiques (durabilité, normes sociales et environnementales) et pression des intérêts internes (agriculteurs, industriels, opinions publiques) dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes ? La présente étude de cas interroge la capacité des grandes puissances commerciales à négocier des alliances stratégiques face à la montée des blocs protectionnistes et aux compétitions avec d’autres acteurs mondiaux.

Par   Ambassadeur Théodore C. LOKO (à la retraite), le 23 janv. 2026 à 10h32 Durée 3 min.
#diplomatie économique

L’accord Ue - Mercosur illustre une version moderne de la diplomatie économique où commerce, normes institutionnelles et valeurs politiques s’entrelacent. Plus qu’un simple pacte commercial, il constitue un outil géopolitique majeur pour l’Ue dans un monde multipolaire, tout en révélant les défis d’harmoniser ambitions globales et intérêts locaux. La dynamique de négociation, les compromis institutionnels et les mécanismes de protection mis en place offrent des enseignements précieux pour les futures négociations commerciales internationales.

Les origines

Les négociations entre l’Union européenne (Ue) et le Mercosur bloc régional sud-américain regroupant Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay ont débuté en 2000, après une première phase d’échanges amorcée dès les années 1990. L’objectif initial était de structurer des relations commerciales stables entre deux zones économiques fortes, mais éloignées géographiquement et différentiellement intégrées au commerce mondial.

Au fil des ans, ces discussions ont connu des phases d’accélération et de blocage, portées par des enjeux internes aux États membres, des crises environnementales (notamment autour de l’Amazonie) et les priorités divergentes des partenaires. Malgré cela, un accord politique a été conclu le 6 décembre 2024 après presque un quart de siècle de pourparlers.

En janvier 2026, la plupart des États membres de l’Ue ont donné leur feu vert à la signature du traité, qui doit encore être ratifié par le Parlement européen et les parlements nationaux avant d’entrer pleinement en vigueur.

La problématique

L’accord Ue - Mercosur illustre la place centrale de la diplomatie économique contemporaine : comment concilier ouverture commerciale, valeurs politiques (durabilité, normes sociales et environnementales) et pression des intérêts internes (agriculteurs, industriels, opinions publiques) dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes ? Cette étude de cas interroge aussi la capacité des grandes puissances commerciales à négocier des alliances stratégiques face à la montée des blocs protectionnistes et aux compétitions avec d’autres acteurs mondiaux (Etats-Unis, Chine).

I. Contexte global de la diplomatie économique dans lequel s’inscrit l’accord

La diplomatie économique s’est imposée comme un vecteur clé des relations internationales dans un monde globalisé où commerce, investissements et normes institutionnelles deviennent des instruments de pouvoir et d’influence.

1. Multipolarité et recomposition des alliances commerciales

Depuis les années 2000, la mondialisation a connu un tournant vers une multipolarité accrue.

La crise financière de 2008, la guerre commerciale entre grandes puissances, la pandémie de Covid-19, et plus récemment les tensions entre États-Unis et Chine ont transformé les stratégies commerciales internationales. Dans ce paysage, l’Ue cherche à diversifier ses partenaires, réduire sa dépendance vis-à-vis de certains marchés (comme la Chine pour les matières premières critiques), et consolider ses alliances avec des zones dynamiques.

Le Mercosur, bloc régional fondé en 1991 pour stimuler l’intégration sud-américaine, a lui-même évolué dans un contexte d’ouverture progressive aux échanges extérieurs, cherchant à « globaliser» ses économies dominées par l’agriculture et les matières premières.

2. Importance des zones de libre-échange

Les zones de libre-échange contemporaines sont des éléments centraux de la diplomatie économique. L’accord Ue-Mercosur promet d’éliminer plus de 90 % des tarifs douaniers bilatéraux progressivement, créant potentiellement la plus grande zone de libre-échange au monde (plus de 700 millions de consommateurs, environ un quart du Pib mondial).

Cette dynamique s’inscrit dans un contexte où les économies cherchent à renforcer leurs chaînes de valeur, sécuriser les approvisionnements (notamment en biens stratégiques), et fixer des standards réglementaires à l’international. Ces standards deviennent des outils de puissance normative, notamment sur les questions d’environnement, de travail ou de propriété intellectuelle.

3. Pressions protectionnistes et réactions internes

Dans de nombreux pays, la libéralisation commerciale est confrontée à des oppositions internes puissantes : syndicats, secteurs agricoles sensibles, mouvements écologistes. Dans l’Ue, certains États (comme la France) ont historiquement freiné l’accord en raison des inquiétudes autour de la concurrence sur les produits agricoles et des normes environnementales.

L’actualité récente montre que ces tensions n’ont pas disparu. Alors même que l’accord est validé pour signature, des débats publics et politiques intenses continuent, en particulier sur les effets disparates selon les secteurs économiques à l’échelle européenne.

II. Relations Ue – Mercosur: enjeux, processus de négociation et défis

1. Relations économiques préalables

Avant l’accord, l’Ue et Mercosur entretenaient une relation commerciale significative mais encadrée par des accords de coopération datant de 1999, sans véritable zone de libre-échange.

L’Ue est historiquement l’un des principaux partenaires commerciaux et investisseurs du Mercosur : son stock d’investissement direct dépasse les 390 milliards d’euros, et les échanges bilatéraux en biens et services se chiffrent à plus de 100 milliards d’euros par an.

2. Objectifs et architecture de l’accord

L’accord Ue-Mercosur s’articule autour de trois piliers :

• Accès au marché et élimination progressive des tarifs, favorisant industries et agriculture sur les deux rives,

• Règles communes sur les normes réglementaires, propriété intellectuelle, sécurité sanitaire, etc.,

• Développement durable, intégrant des engagements en matière d’environnement, de changement climatique, et droit du travail.

Il se compose de deux instruments juridiques distincts :

• Empa (Partenariat global) : couvre politique, coopération et commerce,

• iTA (Trade Agreement provisoire): entré en vigueur temporairement jusqu’à la ratification du Empa.

Zone publicitaire

3. Défis pendant les négociations

Les négociateurs ont affronté plusieurs obstacles majeurs :

a. Divergences sur l’agriculture et l’environnement

L’agriculture a été l’un des points de friction les plus sensibles. Les producteurs européens craignent une concurrence accrue de produits sud-américains (viande, soja, sucre, riz) à bas coûts, souvent issus de fermes intensives ne respectant pas les mêmes normes environnementales ou animales que l’Ue.

L’intégration de clauses environnementales robustes, incluant l’accès uniquement aux produits sans déforestation pour certains biens importés, a été cruciale dans les derniers tours de négociations pour répondre aux critiques des Ong et de certains États membres.

b. Normes et protections internes

Pour apaiser les craintes européennes, un régime de sauvegardes bilatérales pour l’agroalimentaire a été convenu : en cas d’importations perturbant gravement les marchés locaux, des mesures temporaires peuvent être réintroduites.

c. Politiques internes et rapport de force

Plusieurs pays européens notamment la France ont cherché à retarder ou conditionner la ratification du traité pour obtenir des garanties supplémentaires, ce qui a compliqué l’harmonisation du soutien politique au sein de l’Ue.

4. Avantages économiques anticipés

Si l’accord est pleinement ratifié :

• Élimination de plus de 90 % des droits de douane, stimulant échanges de biens industriels (automobiles, machines, produits pharmaceutiques) et services.

• Accès amélioré au marché pour les investisseurs européens en Amérique latine (infrastructures, technologies vertes, etc.).

• Potentielle croissance des exportations européennes estimées à plusieurs dizaines de milliards d’euros d’ici 2040 dans certains secteurs.

5. Réactions internationales et géopolitiques

Le pacte a attiré l’attention au-delà du continent européen. Les États-Unis ont récemment critiqué l’accord, affirmant qu’il pourrait donner aux produits européens un avantage concurrentiel injuste en Amérique latine, en particulier les fromages et viandes, alimentant les tensions commerciales transatlantiques.

III. Les leçons pour le monde entier

1. Politiques publiques : intégrer normes, durabilité et cohésion interne

a. Coordonner ouverture et protections internes

L’accord montre qu’une libéralisation progressive des marchés doit être accompagnée de mécanismes internes de protection pour les secteurs sensibles. La création de règles de sauvegarde pour l’agriculture européenne illustre ce besoin.

b. Intégrer les enjeux environnementaux comme vecteur stratégique

L’intégration de clauses de durabilité et d’engagements environnementaux n’est pas simplement une question éthique, mais un outil diplomatique pour gagner du soutien politique et public dans un contexte où la légitimité des accords commerciaux dépend aussi de leur impact écologique.

c. Construire un narratif politique autour des bénéfices partagés

Les gouvernements doivent articuler une vision positive des gains commerciaux, emplois, compétitivité, diversification des partenaires tout en reconnaissant les coûts pour certains secteurs et en proposant des mesures d’accompagnement social ou économique.

2. Techniques de négociation: patience, concessions et compromis

a. Long terme et constance

Un accord de cette ampleur ne se bâtit pas en quelques mois mais sur des décennies. L’Ue et le Mercosur ont démontré la nécessité d’une persévérance stratégique, même face à des impasses ou des replis temporaires.

b. Création de zones de compromis

Des compromis techniques comme la mise en place de quotas, de mécanismes de sauvegarde, ou l’ajout de clauses spécifiques sur l’environnement ont été essentiels pour débloquer des positions fermées, notamment concernant l’agriculture.

c. Diplomatie multilatérale élargie

La négociation ne s’est pas limitée aux trocs classiques (baisser les tarifs contre ouvrir des marchés) mais a intégré normes, investissements, dialogue politique et coopération technique, ce qui a enrichi le champ de négociation et permis de répondre à des préoccupations variées, économiques, sociales, environnementales.

Enseignant-chercheur

Zone publicitaire