La Nation Bénin...
À l’issue du Sommet mondial sur l’investissement dans le bien-être des enfants, tenu les 21 et 22 octobre à Samarcande, la représentante spéciale du Secrétaire général de l’Onu chargée de la question de la violence à l’encontre des enfants appelle à transformer les engagements en protections concrètes, coordonnées et durables. Elle alerte sur la pauvreté multidimensionnelle et l’absence de protection sociale qui exposent encore des centaines de millions d’enfants.
Pourquoi investir dans le bien-être des enfants est-il devenu incontournable ?
Investir dans les enfants est plus que jamais une nécessité, alors qu’ils figurent parmi les premières victimes des crises mondiales. Trop nombreux sont ceux qui restent privés de conditions de vie décentes, d’une alimentation suffisante, d’un accès à l’éducation et aux soins de santé. Les atteintes à leurs droits se multiplient également dans tous les environnements, y compris dans l’espace numérique. Leurs conséquences sont lourdes, tant sur le plan humain qu’économique. En compromettant la santé, l’éducation et le développement des enfants, ces situations affectent leurs perspectives d’avenir, leurs revenus et leur productivité.
Il faut garantir à chaque enfant, ainsi qu’aux personnes qui en prennent soin, un environnement sûr, sain, inclusif et favorable à son développement.
Cela implique de mettre en place des services complémentaires et coordonnés, capables de prévenir les risques, de renforcer les mécanismes de protection et d’intervenir efficacement lorsque des situations traumatisantes surviennent.
Nous disposons des connaissances et des solutions nécessaires. Les bénéfices d’un investissement durable dans la protection et le développement des enfants sont avérés : il contribue à rompre les cycles de la pauvreté et des mauvais traitements, tout en consolidant la confiance dans les institutions et la stabilité démocratique.
Que vous a appris votre expérience de pédiatre sur la protection des enfants ?
L’exercice de la pédiatrie m’a appris que la santé et la protection de l’enfant sont indissociables. Lorsqu’on examine un enfant, il ne suffit pas de poser un diagnostic médical : il faut aussi savoir repérer les signes qui peuvent révéler des mauvais traitements. Ainsi, les professionnels de santé ont un rôle essentiel à jouer, bien au-delà des soins. Ils doivent pouvoir identifier les situations à risque, les détecter le plus tôt possible et travailler en étroite collaboration avec les autres services concernés. La protection des enfants repose sur cette capacité à décloisonner les interventions et à coordonner les réponses, afin que chaque enfant puisse bénéficier d’un accompagnement adapté à ses besoins.
Quel bilan peut-on faire 20 ans après la publication de l’Étude mondiale des Nations Unies sur la violence à l’égard des enfants ?
Au cours des deux dernières décennies, de réels progrès ont été accomplis. Mais ces avancées ont été mises à rude épreuve par une succession de crises majeures.
La pandémie de Covid-19 a constitué un tournant. Elle nous a montré que des mesures destinées à protéger la santé publique, comme le confinement, pouvaient aussi accroître les risques de maltraitance. Elle a surtout révélé à quel point l’accès aux services de protection, aux lignes d’écoute et aux dispositifs de santé mentale pouvait être vital pour les enfants.
Les conflits armés se sont ensuite multipliés et prolongés, faisant peser un lourd tribut sur les plus jeunes. On estime aujourd’hui qu’entre 45 et 48 millions d’enfants sont déplacés dans le monde. À ces crises s’ajoutent les bouleversements climatiques, les mauvais traitements persistants et les nouveaux risques liés aux technologies numériques. Nous n’avons pas su anticiper suffisamment certaines conséquences de l’essor des réseaux sociaux, et nous risquons de reproduire les mêmes erreurs avec l’intelligence artificielle. Le constat peut sembler sombre, mais je ne suis pas une optimiste naïve.
Au fil de ces années, j’ai rencontré des responsables politiques, des associations, des entreprises et, surtout, des enfants profondément engagés. Ces rencontres m’ont confortée dans une conviction: des solutions existent. Pour obtenir des résultats durables, nous devons toutefois changer notre manière de travailler, mieux coordonner nos actions et partir davantage des réalités vécues par les enfants.
Concrètement, que faudrait-il changer ?
Nous devons commencer par agir au plus près du terrain, là où vivent les enfants, les écouter en tant qu’usagers des services, comprendre leurs réalités quotidiennes et déterminer ce qui peut être mis en œuvre avec les ressources déjà disponibles. Les financements sont bien sûr nécessaires, mais la ressource la plus précieuse reste le personnel de première ligne, en contact direct avec les enfants et leurs familles.
Trop souvent, les secteurs fonctionnent en silos, chacun développant ses propres structures sans véritable coordination. Or, ce sont les institutions qui doivent être au service des personnes, et non l’inverse. Nous devons organiser des services complémentaires et coordonnés autour des besoins des enfants et de leurs familles, afin d’obtenir des résultats concrets et durables.
Nous sommes à un moment charnière pour faire des enfants une véritable priorité politique. Il faut désormais veiller à ce que les progrès accomplis s’inscrivent dans la durée et que les expériences nationales alimentent un apprentissage collectif. Aucun pays ne détient toutes les réponses, mais chacun a une expérience précieuse à partager. Nous devons donc bâtir un multilatéralisme plus concret, qui place les enfants au premier plan, au-delà des intérêts politiques et géopolitiques.
Vous évoquez souvent la participation des enfants. Leur voix est-elle encore insuffisamment prise en compte dans les décisions politiques ?
Il faut donner une place beaucoup plus importante aux enfants. Ce sont eux qui subissent les conséquences les plus lourdes des violences, mais ils sont aussi une formidable source d’idées et d’énergie. Au cours de mon mandat (débuté en 2019), j’ai écouté plus d’un million d’enfants. Mon expérience de pédiatre et de militante au Maroc, mon pays d’origine, m’avait déjà appris combien il est essentiel de prendre le temps de les écouter. Encore faut-il leur donner l’opportunité de peser réellement sur les décisions qui les concernent.
Leur expérience, leurs connaissances et leur capacité d’initiative constituent une véritable expertise, que les institutions doivent reconnaître et intégrer dans l’élaboration des réponses qui leur sont destinées.
Quel rôle joue l’Alliance mondiale dans la coopération entre les pays ?
Ce qui compte, c’est de travailler collectivement et c’est précisément l’un des objectifs de l’Alliance mondiale contre la violence à l’égard des enfants (lancée en novembre 2024). A ce jour elle rassemble 55 pays. Nous y partageons nos expériences, organisons des échanges entre pairs et développons des coopérations techniques pour apprendre les uns des autres. Nous cherchons également à construire un plaidoyer commun, afin que toutes les régions du monde puissent faire entendre leur voix au niveau international.
Le Sommet de Samarcande constitue une étape importante pour renforcer cette coopération et développer les solutions qui ont fait leurs preuves. Les partenariats, l’apprentissage mutuel et un multilatéralisme efficace, centré sur les enfants, peuvent entraîner des transformations profondes. Aucun pays n’a toutes les réponses, mais chacun a une expérience utile à partager.
Dr Najat Maalla M’jid