La Nation Bénin...
Le panégyrique clanique, appelé akɔ en fon
et oriki en yoruba, constitue une forme de louange et de déclamation poétique
qui retrace l’histoire d’un clan. Très enraciné dans le sud du Bénin, ce
patrimoine immatériel est souvent perçu comme une simple tradition orale, alors
qu’il entretient en réalité un lien profond avec le Tohouiyo. En effet, les
panégyriques claniques sont intimement liés aux Tohouiyo.
Zogbanou, Adjanou, Ahantoun, Ayato, Annannou, Jétô, Hannan sont des exemples de panégyriques qui illustrent cette richesse dans l’aire culturelle fon. Le panégyrique est la parole qui fait vivre l’esprit de l’ancêtre divinisé du clan, lequel n’est autre que le Tohouiyo. Ainsi, le panégyrique et le Tohouiyo apparaissent comme deux piliers indissociables de l’identité, de la spiritualité et de la mémoire familiale. Leur relation est à la fois généalogique, mémorielle et sacrée.
« Les panégyriques ont un lien direct avec les Tohouiyo, puisque chaque collectivité, chaque clan, a son Tohouiyo », confirme Tohouiyonon Dah Aligbonon Dê-Houêdjo, prêtre du culte Tohouiyo et régent actuel du trône de la princesse Aligbonon à Ouawé, Bohicon.
Selon ses explications, le Tohouiyo est le père ou la mère fondatrice d’une collectivité, autrement dit l’ancêtre mythique ou historique à l’origine d’un clan. La mort ne rompt pas les liens avec les vivants. Au contraire, lorsqu’un ancêtre a mené une vie exemplaire et fondé une lignée, il est divinisé. Il devient alors un Vodun familial, dont l’autel se trouve au sein de la concession. Cet autel, appelé asen, reçoit les offrandes des descendants venus solliciter protection, bénédiction ou réparation en cas de transgression.
« Le Tohouiyo Aligbonon, reine mère des Agassouvi, a pour panégyrique Alinon ; le Tohouiyo Agassou a pour panégyrique Houégbonou ; le Tohouiyo Guedé a pour panégyrique Ayinon ; le Tohouiyo Gnanguê a pour panégyrique Hannan ; le Tohouiyo Bossikpon, c’est Annanou ; Tohouiyo Missa a pour panégyrique Djètô ; le Tohouiyo Agbalé, c’est Gbangbenou ; Dah a pour panégyrique Aguénou », explique le prêtre du culte Tohouiyo. À la lumière de ces précisions, le panégyrique n’est pas une question de région, mais bien d’appartenance à un même Tohouiyo. Lorsque nos ancêtres ont quitté Adja-Tado, ils ont effectué plusieurs escales, des divergences sont apparues et chacun a poursuivi sa route vers des destinations différentes. Ainsi, lorsqu’on évoque un panégyrique, il s’agit de tous ceux qui sont issus du même Tohouiyo et qui partagent le même ancêtre divinisé.
« Un même Tohouiyo peut se retrouver dans plusieurs localités. C’est le cas, par exemple, d’Aligbonon à Ouawé, à Abomey ou encore à Adja. Pour la plupart des cas, chaque Tohouiyo est représenté dans plusieurs localités du pays, voire chaque département du pays. Toutefois, chaque Tohouiyo possède une base centrale, appelée Djotin. Pour Aligbonon, cette base se situe à Ouawé, à Bohicon », explique Tohouiyonon Aligbonon Dah Dê-Houêdjo.
Cela justifie aussi pourquoi des personnes
d’ethnies différentes peuvent partager le même panégyrique. Elles relèvent
alors du même Tohouiyo et entretiennent donc un lien ancestral commun.
L’un ne saurait exister sans l’autre
Le panégyrique clanique commence toujours par l’évocation du Tohouiyo et de ses successeurs immédiats. Il s’agit d’un acte d’invocation directe de l’ancêtre, à travers des paroles sacrées qui exaltent la grandeur du Tohouiyo. En réveillant sa mémoire et en convoquant sa présence spirituelle, la communauté sollicite sa bienveillance sur sa descendance.
« Si un bébé pleure et que l’on commence par réciter son panégyrique en magnifiant son Tohouiyo, on verra qu’il se calmera. Il en est de même pour un mari en colère : si sa femme lui récite son panégyrique, il se calmera forcément. C’est un lien fort », affirme Tohouiyonon Dah Kagbanon, prêtre du culte Tohouiyo et régent actuel du trône Kagba.
D’après ses explications, chaque Tohouiyo, de son vivant ou au moment de sa divinisation, établit des règles de vie ainsi que des interdits alimentaires ou comportementaux destinés à protéger sa lignée. Cette mémoire normative est conservée par le panégyrique clanique qui en constitue le support mémoriel. Ainsi, si le Tohouiyo a été sauvé par un animal, le panégyrique rappellera cette dette morale et interdira aux descendants de consommer cet animal ou de lui nuire.
« Les Tohouiyo ont des interdits que seuls les panégyriques racontent et il faut les respecter à la lettre pour son bien-être », atteste Tohouiyonon Dah Kagbanon. Il est donc indispensable de maîtriser son panégyrique ainsi que son Tohouiyo, autrement dit, connaître ses origines, son Djotin et ses interdits sacrés.
Il est aussi question d’une marque
d’identité, de légitimité et de cohésion. Pour être reconnu comme membre
authentique d’un clan et bénéficier de la protection spirituelle du Tohouiyo,
un individu doit être capable de s’identifier à travers son panégyrique. Lors
des grandes cérémonies familiales, naissances, mariages, funérailles ou
rituels sur l’autel des ancêtres , la déclamation du panégyrique vient
confirmer le lien de sang indéfectible qui unit le vivant à son Tohouiyo. Elle
constitue ainsi une preuve de filiation et de légitimité.
Sur le plan social et psychologique, le panégyrique et le culte du Tohouiyo renforcent le sentiment d’appartenance.
Entendre l’éloge de son clan rappelle à chacun l’éthique qu’il doit observer afin d’honorer son ancêtre. Il en résulte un resserrement des liens entre tous les membres de la collectivité partageant le même Tohouiyo.
Le panégyrique clanique apparaît dès lors comme un vecteur de cohésion sociale, de fierté et de mémoire collective. Si le Tohouiyo représente la racine spirituelle et le sang du clan, le panégyrique en est le souffle et la voix. L’un ne saurait exister sans l’autre. Le culte de l’ancêtre Tohouiyo se nourrit de ses louanges, tandis que les louanges panégyriques tirent leur puissance sacrée de la divinité de cet ancêtre.
Le panégyrique clanique apparaît dès lors comme un vecteur de cohésion sociale, de fierté et de mémoire collective